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Mardi 23 Janvier 2018

 Lettre n°73: Un mot dans l'air du temps


   Vous avez dit "frappes" ?



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 Lundi 21 Octobre 2013

 par Anne-Cécile Robert


Pendant des mois, les dirigeants et les diplomates se sont interrogés : faut-il ou non exercer des « frappes » contre la Syrie ? Les chancelleries de France et de Russie, notamment, se sont vigoureusement opposées à ce sujet. Sans se poser plus de question qu’à l’accoutumée, les grands médias ont repris tel quel les termes du débat lancé par le ministre français des affaires étrangères Laurent Fabius, très va-t-en-guerre contre le régime de Bashar Al-Assad.


Pourtant, l’utilisation du terme de « frappes », généralisée par l’armée américaine au moment de la première guerre du Golfe en 1990, est loin d’être innocent. Il s’est progressivement substitué à celui, beaucoup plus effrayant, de « bombardement ». Les experts en communication du Pentagone sont même passés maîtres dans l’art de décliner le nouvel euphémisme à la mode. En Irak, l’aviation de l’Oncle Sam esbaudit ainsi les journalistes « embarqués » en procédant à des « frappes » qualifiées de « chirurgicales ». Pratiquées par une nouvelle catégorie de médecins, ces dernières n’atteignent que les ennemis en évitant les populations « innocentes ». A coup de graphiques et de schémas, les portes paroles de l’armée décrivent avec force détails le parcours habile des obus dans les zones habitées. Mais, de la manière qu’un chirurgien peut malheureusement échouer à sauver son patient, il arrive que les « frappes » manquent leur cible. Elles peuvent même provoquer, par inadvertance, des dégâts qui, étant « collatéraux », ne sauraient remettre en cause le principe, par définition bénéfique, de l’opération (aéroportée).


L’infantilisme de cette vision de la violence armée saute aux yeux lorsqu’on met bout à bout tous les éléments du vocabulaire officiel. Dans la mémoire, même aussi atrophiée qu’elle l’est devenue, des Européens, le mot « bombardement » évoque de douloureux souvenirs, voire les images cauchemardesques des Rotterdam ou de Dresde en flammes durant la seconde guerre mondiale. Si ces visions revenaient trop facilement à l’esprit des citoyens, il serait beaucoup plus difficile aux dirigeants va-t-en-guerre de faire accepter les « frappes » contre Tripoli (Libye, 2011) ou d’évoquer l’idée de « cibler » Damas. Dans les métropoles très peuplées, les « dégâts collatéraux » ne peuvent être que nombreux. En Afghanistan et en Irak, les armées américaines et britanniques reconnaissent d’ailleurs régulièrement, depuis 2001, avoir tués « par erreur » des familles entières. On sait même que l’utilisation des drones prévoit un arbitrage entre « objectif légitime » et « pertes acceptables » en vies civiles.


Autant les crimes des dictateurs sont détaillés à l’envie par les médias, autant les images des villages afghans ou irakiens bombardés manquent sur les écrans occidentaux. C’est souvent de loin que sont filmées les « frappes chirurgicales », suscitant parfois de jolis effets de lumières lors des opérations de nuit. Tout est fait pour diminuer, aux yeux des populations occidentales, la réalité des opérations militaires. Pays moderne, l’Irak a été ramenée à l’âge de pierre et ses trésors archéologiques détruits ou pillés, malgré les cris d’alarme lancés par l’Unesco.


Les armées modernes disposent dorénavant de services très sophistiqués de « communication », dotés d’officiers spécialisés, qui organisent à l’intention des médias des voyages, très balisés, sur le terrain. Pour la seule opération Serval (Mali, 2013), deux cent dix journalistes étaient mobilisés et plusieurs dizaines de soldats ont reçu mission de les encadrer dans leurs déplacements. A ce rythme, la guerre devient un show, avec ses effets spéciaux, des héros et ses méchants. Vous reprendrez bien un peu de popcorn ?


Anne-Cécile Robert


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