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Vendredi 17 Novembre 2017

 Débats


   De l’homme libre à la victime



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 Lundi 27 Août 2007

 Par André Bellon

Auteur de « Une nouvelle vassalité, Contribution à une histoire politique des années 1980 »,
Mille et une nuits, Paris, 2007



Récemment, une campagne publicitaire a voulu attirer l’attention sur des « héros ordinaires ». Il s’agissait en fait de personnes qui avaient réussi à surmonter un cancer. Est-ce à dire que ceux qui en sont morts sont de tristes anti-héros ? Bien pis, serait-ce à dire que ceux qui n’ont pas eu le cancer n’ont droit qu’à une moindre considération ?


On peut juger que cette campagne n’était qu’une des nombreuses bizarreries de notre société « de communication ». Ce serait une erreur. Car tout, depuis déjà des années, pousse à mettre la victime au cœur de nos représentations symboliques. N’a-t-on pas vu, dans la même période, se développer une campagne ayant pour but de transférer les cendres d’Alfred Dreyfus au Panthéon ? Alfred Dreyfus a été, certes, l’objet d’une abominable machination portant atteinte à son honneur et à la vérité, mais en quoi le fait d’avoir été condamné à tort et d’avoir souffert de façon ignoble en fait-il un héros ? Il eut été plus légitime de magnifier le colonel Picquart qui, en révélant la manipulation militaire ourdie contre Dreyfus, mit en péril non seulement sa carrière, mais aussi sa vie, pour faire triompher la vérité et la justice.

Je ne suis pas de ceux qui aiment le Panthéon. L’idée de donner une sorte de transcendance aux « grands hommes » m’est assez étrangère même si je comprends qu’une société ait besoin d’exemples. Mais je suis encore moins porté à magnifier les victimes. S’il n’est pas question de minimiser les souffrances subies, s’il est bon que soient enfin reconnus les droits des victimes, que prennent fin des réactions archaïques présentant celles-ci comme consentantes, par exemple dans les affaires de viol, il est, en revanche, nuisible de résumer une société aux seules souffrances qu’elle impose.
Une telle perception entraîne, en effet, des conséquences philosophiques et morales considérables.

Si elle caractérise aujourd’hui notre monde, la question n’est pas neuve pour autant. Victor Hugo l’éclairait déjà, le 9 juillet 1849, à l’Assemblée nationale : « Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre matériel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolidé ! Vous n'avez rien fait tant que le peuple souffre ! … Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la souffrance en ce monde, … mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut détruire la misère. … Détruire la misère ! Oui, cela est possible ! Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n'est pas le fait, le devoir n'est pas rempli. »

Dans l’apitoiement vis-à-vis des miséreux, il y a plus légitimation que remise en cause d’un ordre inégalitaire et oppressif. Victor Hugo ajoutait d’ailleurs, avec une extrême clairvoyance : « Vous n'avez rien fait, rien fait, tant que dans cette oeuvre de destruction et de ténèbres, qui se continue souterrainement, l'homme méchant a pour collaborateur fatal l'homme malheureux ! » Collaborateur fatal ! Oui, car leurs sorts sont liés dans la perpétuation des injustices sociales. Mettre Dreyfus au Panthéon, c’est magnifier les souffrances qu’il a endurées et auxquelles il a réussi à survivre ; y mettre le colonel Picquart, c’est magnifier le combat contre un système oppressif et sectaire. Jean Moulin est grand par son combat et non par les tortures qu’il a endurées.

La façon qu’a notre société de transformer en héros tout ce qui souffre et hurle révèle la maladie de l’époque, cette époque incapable de regarder une pathologie en face. Pourquoi cette habitude nouvelle de prendre le malade pour extraordinaire ? La victimisation est cette tendance à conférer aux victimes un statut social ou une attention souvent proche d’une sacralisation. La transformation des victimes en héros aboutit à les enfermer dans leur statut de victime. Rien de moins révolutionnaire qu’une victime décorée !

Si la pression des associations de victimes a permis de mieux traiter juridiquement les préjudices subis, elle a, dans le même temps, de plus en plus poussé à ériger ce « statut de victime », conservateur, voire, à la limite, attractif. Elle peut alors entraîner des dérapages malsains comme l’ont prouvé les mensonges de la principale accusée dans l’affaire d’Outreau. On ne juge alors plus des coupables en fonction de leurs personnalités et des actes commis, mais en fonction de la souffrance perçue par les victimes. On redevient alors dépendant de symptômes moyenâgeux telle la peur des sorcières qui poussaient les victimes à la recherche de coupables imaginaires, imaginaire qui accompagne si souvent la sacralisation. Car, selon Antoine Garapon et Denis Salas, « l’idée que l’on a d’un "crime" n’est pas neutre : le crime révèle l’atteinte à ce qu’il y a de sacré dans une société ».

Cette idéologie laisse poindre l'idée que tout crime - aussi ancien soit-il - doit être publiquement reconnu devant un improbable tribunal de l'Histoire, en vue d’une catharsis historique. Rêve de pureté par le dévoilement des crimes, par les réparations et l’expiation collective ! Cette recherche de rédemption nous ramène au péché originel, si typique des sociétés de pénitence et d’ordre moral.

Triste ironie, la place ainsi accordée désormais à la victime, la multiplication de paroles de contrition, l'octroi de réparations, engendrent un sentiment d'exclusion pour toutes les autres victimes, celles qui estiment leur tragédie oubliée, voire niée.

La victimisation pousse ainsi des groupes à se solidifier autour d’un préjudice, réel ou supposé ; elle contribue donc au développement du communautarisme. Ainsi, les « indigènes de la République » se constituent-ils, dans les banlieues, autour de leur solidarité supposée du fait des sévices subis par leurs ancêtres colonisés. Le statut de victime deviendrait ainsi héréditaire, presque génétique, au risque d’ailleurs de vampiriser l’identité des personnes et de transformer le citoyen en créancier des institutions. Mais qui décide du degré de souffrance, de l’importance relative des victimes ? Ce sont les intérêts politiques et économiques des gouvernements, les lobbies et les groupes d'intérêt, le poids des diasporas, les associations et les médias. Des juristes se sont d’ailleurs insurgés contre ces méthodes de sélection des victimes. Ainsi, évoquant successivement les réparations accordées aux Indiens et aux Japonais-Américains, puis les réparations accordées dans l’urgence par le gouvernement américain aux familles des victimes des attentats du 11 septembre 2001, Roy L. Brooks, professeur de droit à l'université de San Diego, juge qu'aux États-Unis, « ce sont seulement les Afro-américains qui sont les laissés-pour-compte de cette sollicitude généralisée ».

Cette compétition s’est particulièrement manifestée à la conférence des Nations unies contre le racisme à Durban en 2001, chaque groupe s’estimant plus créancier sur le baromètre de la souffrance. L’utopie victimaire appuyée par les tribunaux pénaux internationaux, la justice « transitionnelle », les mécanismes « réparateurs », la multiplication des commissions vérité, les réparations... se révèlent dans une triste course à l’échalote pour la médaille de l’horreur.

La sacralisation, mais aussi cette sélection des victimes, liées à l'affirmation de la nouvelle morale occidentale, génèrent en retour de très fortes réactions. Dans les ex-pays colonisés, ainsi que pour certaines organisations afro-américaines, le sentiment d'injustice est profond. Étrange retournement des signes engendré bien involontairement par le succès des droits des victimes de l’Histoire : cette mécanique sociale qui devait servir à inclure participe désormais à des politiques de repli identitaire. Nature ambiguë de cette tentative de moralisation des mœurs internationales !

La politique de la « réconciliation » incarnait le projet d'un nouvel homme, une vision d'un ordre harmonieux parvenant à expulser la violence de l'histoire en l'encadrant juridiquement. Cet idéal de pureté est consubstantiellement lié à la montée du religieux dans l'après-guerre froide, religieux qui, de plus en plus, imprègne le rituel même du politique comme aux Etats-Unis. La surreprésentation de membres du clergé dans la commission vérité et réconciliation sud-africaine, le fait que ses audiences commençaient par des prières, la vision morale du monde dans le combat entre les forces du « Bien » et du « Mal » sont les signes de ce retour du religieux.

Loin de ces dérapages, de ces repentances collectives, contre ce renouveau des forces obscures, il faut au contraire retrouver le sens de l’humain. Or, la condition humaine s’exprime aussi par le combat. La victimisation, en enfermant l’individu dans son statut -et dans une catégorie- de victime, le conforte dans une situation de dépendance, l’éloigne de la lutte collective contre l’oppression. Elle met l’accent sur des crimes « notoires », de l'ordre du fait divers comme de l'ordre du phénomène historique. Mais elle ignore d’autres souffrances, d’autres « victimes », notamment celles de la violence économique et sociale. Et pourtant, pour la personne humaine, il n'y a pas de différence entre souffrir parce qu'un crime bien catalogué a été commis à son encontre ou lorsqu’elle est victime de circonstances non cataloguées : perdre son travail en particulier parce que la « logique économique » y pousse.

Pourquoi devrais-je alors me contenter d’être considéré comme victime alors que le système économique devient de plus en plus asocial ? La « résistance à l’oppression », inscrite dans le texte même de la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen, n’aurait-elle plus de sens ?

Victor Hugo, par son discours fameux sur la misère, se mit en marge de la classe dirigeante à laquelle il appartenait jusque là. Il avait, en effet, franchi le pas qui sépare la commisération de la lutte en affirmant qu’il ne souhaitait pas aider les miséreux, mais détruire la misère. Pourquoi cette distinction serait-elle moins pertinente aujourd’hui ?


André Bellon


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