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 Idées


   "Les Lumières de l'Humanisme"



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 Samedi 22 Mars 2008

 Par Charles Coutel.
Université d’Artois Centre Ethique et Procédures (Douai).


Situer notre problématique

Trop souvent les valeurs et les principes humanistes voire républicains sont présentés et valorisés séparément ; ainsi, à l’occasion de la célébration de la Loi de 1905, le principe de laïcité fut trop souvent analysé pour lui-même ou bien actualisé dans le seul cadre de l’inquiétante mondialisation des intégrismes et des communautarismes. A cette réalité s’ajoute la diffusion planétaire d´informations souvent non vérifiées, la fétichisation de l´argent au détriment du respect de l´homme, l’« occidentalisation » anti-humaniste et cléricale des esprits. Il faut, certes, étudier les sophismes par lesquels le monde inhospitalier du capitalisme total cherche à s´insinuer dans les mots, les esprits et les cœurs(1). Mais, c´est rester à la surface des choses et laisser les ennemis de l´humanisme prendre l´initiative : il convient aussi d’étudier les éléments initiaux et constitutifs de la philosophie humaniste. Méditons, par conséquent, sur ce qui unit les humanistes au-delà de la diversité de leurs sensibilités ; pour retrouver cette matrice philosophique commune, c´est vers la philosophie des Lumières qu´il convient de se tourner.

Notre dette envers les philosophes des Lumières

Le siècle des Lumières reprend et développe l´héritage de l´Humanisme classique et européen en le soumettant au rationalisme d´un Descartes, d’un Leibniz, d´un Spinoza ou d´un Newton. Il s´organise autour d´une doctrine philosophique générale que la Révolution de 1789 va à la fois reprendre et schématiser. Quels sont donc les valeurs et les idéaux par lesquels les humanistes, depuis les Lumières, se reconnaissent et s´entendent ? Pour répondre à cette difficile question c´est Voltaire, Montesquieu et Rousseau qu´il nous faut relire.
Chacun de ces philosophes nous lance en effet une sorte d´avertissement et inaugure une analyse programmatique que l´humanisme se doit d´accomplir. Notre hypothèse est que ces trois avertissements doivent être à nouveau entendus séparément mais surtout ensemble, et que nous avons de plus en plus de mal à le faire. Dans chacun des cas il s´agit de penser une série de principes et de finalités en les incarnant dans l´action au service de la Cité et de l´Humanité(2). Le respect de la dignité de l´homme est l´horizon éthique de ces philosophes. Mais chacun nous désigne un chemin philosophique particulier pour parvenir au même but : apprendre à penser et à agir par soi-même pour l´amour de l´Humanité(3).
On mesure ainsi la responsabilité de l´humanisme dans notre monde violent et désorienté : promouvoir l´unité générale des principes et des valeurs humanistes mais aussi étudier de près les éléments de chaque tâche au sein de la philosophie humaniste.
Au contact de la réalité historique et des institutions, les tâches indiquées par Voltaire, Montesquieu et Rousseau deviennent autant de responsabilités précises et concrètes. Précis dans les mots, cohérents dans les principes, les humanistes sont invités à être conséquents et pertinents dans l´action. L´humanisme n´est pas seulement une doctrine, c´est un art de vivre.
Pour la clarté de notre propos, examinons successivement ces trois tâches et avertissements mais n´oublions pas que l´unité de l´humanisme consiste justement à ne jamais les séparer.

L´avertissement de Voltaire : la liberté et l´humanité, comme principes régulateurs et intégrateurs

Un humaniste prend au sérieux l´unité de l´Humanité au-delà de la diversité des cultures et des individus. Mais cette affirmation n´est pas ethnocentrique ou réductrice, même si le XIX siècle colonialiste a faussé et fausse encore notre perception des idéaux des Lumières. Voltaire, plus que tout autre, insiste sur la nécessité de penser la liberté dans l´horizon de l´amour de l´Humanité. Il ouvre ainsi une perspective et une tâche : il s´engage lui-même dans un long travail critique d´explication (contre les superstitions, pour la liberté de penser et la tolérance), mais aussi d´engagement et de combat (contre les erreurs judiciaires de son temps)(4).
Le républicanisme français au cœur de la Révolution développe et précise ce respect de la liberté et de l´humanité en réaffirmant les liens entre la liberté et l´égalité. Nous savons que les révolutionnaires de 1848, sans doute éclairés par Tocqueville, prolongeront ce projet et garantiront l´équilibre entre égalité et liberté par la fraternité, qui présuppose explicitement l´amour de l´Humanité. Depuis 1848, l´expression « Liberté, Egalité, Fraternité » représente la devise de la République française.
L’avertissement de Voltaire fonde une doctrine reposant sur un corps de principes qui s´applique dans le domaine juridique (en inspirant des principes et des lois) et le domaine éthique (en prônant des idéaux et des valeurs). La Troisième République poursuit le chemin en ajoutant le principe de laïcité qui rend possible une définition rationnelle et dialectique de la fraternité, de l´égalité et de la liberté (loi de 1905 sur la Séparation des Églises et de l´État). Le geste inaugural de Voltaire se déploie donc en initiatives théoriques et pratiques éclairantes. Ainsi, le principe de solidarité amplifie encore les principes précédents en les mobilisant et en les concrétisant (dans le mutualisme, par exemple). Enfin, plus récemment, le principe de respect de la liberté humaine contre la Barbarie totalitaire est affirmé dans l´idée que les crimes contre l´Humanité sont imprescriptibles.
Il revient donc aux humanistes de donner dynamiquement tout leur sens et leur portée aux principes et valeurs constituant cette synthèse éthico-juridique indiquée par Voltaire et le siècle des Lumières. Au sein de cette série chaque principe assume le précédent en l´amplifiant et en l´éclairant au nom de l´amour de l´Humanité. Chaque principe libère le précédent de son abstraction possible. Cette série est à parcourir sans cesse dans le sens universalisant et intégrateur de la liberté vers l´humanité mais aussi dans le sens plus précis et incarné de l´humanité vers la liberté. Isoler un principe dans cette série, c´est semer la confusion et risquer de se prêter à notre insu à la manipulation idéologique. Chaque principe ou valeur y perd son sens et se trompe sur lui-même ; il devient un élément d´une propagande au lieu de servir l´humanité et la liberté. Ainsi, l´ humanitarisme(5) est la caricature de l´humanisme ; l´égalitarisme est l´ombre de l´égalité ; la solidarité, mal située, peut servir le communautarisme et le sectarisme. L´avertissement de Voltaire est donc clair : maintenons vivante l´unité théorique et pratique des principes humanistes au service de la liberté et de l´amour de l´Humanité : ainsi nous n´aurons pas à choisir entre la compassion et la justice. Sans ce travail d´élucidation, d´engagement et de mémoire on peut bien chercher à dénoncer les méfaits de la « pensée unique mondialisée » mais c´est pour y retomber souvent à notre insu.

L´avertissement de Montesquieu : unifier les instances d´universalisation et d´amplification

Le travail de clarification et de résistance requis par le premier avertissement (Voltaire) ne suffit pas, même s´il est essentiel. Il faut que cette première synthèse s´incarne dans toute notre vie. Pour cela, relisons Montesquieu.
Régulièrement, ce philosophe humaniste nous convie à penser et à juger nos engagements et nos choix au sein d´une série d´instances identificatoires, amplificatrices et universalisantes : l´individu, la famille, la patrie, l´Europe et enfin l´Humanité. Ainsi, l´individu devrait écarter de ses choix personnels ce qui pourrait nuire à sa famille, et ainsi de suite. Nos actions et nos initiatives sont ainsi aimantées progressivement par le souci du Bien commun et l´amour de l´Humanité(6). Le travail collectif et individuel au sein des associations philosophiques, voire politiques, se trouve ordonné par l´avertissement de Montesquieu(7).
On perçoit ce qu´a de subversif cet avertissement de Montesquieu quand règnent l´individualisme, le communautarisme ou le corporatisme. Ainsi, par exemple, les avatars actuels de la construction européenne ou la confusion des débats sur l´élargissement européen montrent combien cet avertissement est largement méconnu. L´Europe peut-elle se fonder sans se référer à l´Humanité ?
C´est dire aussi combien l´unité dynamique de ces instances identificatoires et symboliques doit porter la précédente synthèse indiquée par Voltaire. En revanche, quand cette unité symbolique est affirmée, l´individu échappe à l´individualisme, la famille au corporatisme, la patrie au nationalisme, l´Europe à l´européocentrisme et l´Humanité à l´humanitarisme. Mais pour passer d´une instance à l´autre il nous est demandé par Montesquieu d´accepter le sacrifice d´une partie de soi pour mieux œuvrer à un niveau supérieur(8). Ce même esprit de sacrifice est implicite chez Voltaire. Mais cette part de sacrifice acceptée, chaque instance ou principe devient l´horizon d´espérance et de mobilisation du précédent.
Cependant cette tâche, indiquée par Montesquieu, risque d´être à son tour abstraite : il nous faut aller plus loin.

L´avertissement de Rousseau : la nécessaire éducation des volontés

Appelons avertissement de Rousseau les conclusions du chapitre II du livre III du Contrat Social. L´auteur y précise qu´une des conditions de survie d´une république est l´harmonie en chaque citoyen de trois volontés : la volonté individuelle (qui songe à son intérêt particulier), la volonté de corps (en tant qu´il est ou peut être magistrat), la volonté générale (soucieuse du Bien commun). Mais à tout moment les deux premières volontés peuvent se replier sur elles-mêmes : la première dérivant vers l´individualisme, la seconde vers le corporatisme. Quand l´unité de ces trois volontés ne se fait plus, Rousseau prédit que « l´État est près de sa ruine » (op.cit. chapitre I livre IV).
Là encore, c´est en sacrifiant un peu de soi pour le Bien commun que les deux premières volontés se tourneraient vers la volonté générale que Rousseau définit comme « notre force commune tournée vers le Bien commun ».
L´actuel triomphe de l´individualisme et des corporatismes montre combien ces pages de Rousseau sont pertinentes. Mais quand ces trois volontés s´harmonisent au sein d´une république éclairée et humaniste, chacun devient le pédagogue de sa volonté, l´éducateur de sa raison et l´orfèvre de sa vie.

Quelques brèves conclusions : retour à notre hypothèse de départ

L´unité de l’humanisme est donc complexe car elle est une synthèse de synthèses ; une première synthèse éthico-juridique qui, aimantée par l´amour de l´Humanité, s´incarne dans une histoire qui part de la liberté pour aller vers l´humanité (Voltaire) ; une seconde synthèse identificatoire et symbolique unifie des instances par lesquelles l´individu va apprendre à sortir de soi sans renoncer à soi, à oser l´universel en s´arrachant à ses préjugés hérités et à ses liens subis (Montesquieu) ; une troisième synthèse orientant la volonté vers le Bien commun (Rousseau).

Une double responsabilité permanente attend donc les humanistes. Une première responsabilité nous convie à situer et à étudier toujours plus précisément chaque élément (principe, valeur, instance, volonté) au sein de chacune de ces synthèses. Une seconde responsabilité, beaucoup plus difficile à assumer, consiste à comprendre l´unité de ces trois synthèses : elles s´équilibrent, s´éclairent et se renforcent l´une l´autre. Nous dirons de ces synthèses ce que Bachelard dit de la raison qui « s´éclaire en s´enrichissant » (Philosophie du Non, PUF, p. 28). C´est cet équilibre général que nous appelons philosophie humaniste. Quelques exemples peuvent confirmer la nécessité et l´intérêt de dialectiser les trois synthèses qui la constituent : peut-on se dire laïque sur le plan national et ne pas l´être sur le plan européen ; peut-on faire l´apologie de l´égalité dans les institutions et être un tyran dans sa famille ; peut-on défendre l´idée de solidarité et fermer les yeux sur les inégalités socio-économiques ?
La philosophie humaniste est donc Ecole de curiosité guidée par l’universel et l’amour de l’humanité mais elle est aussi Ecole de sollicitude car ses valeurs universelles doivent s’incarner une fois déduites. Les Lumières éclairent pour humaniser et orienter nos vies. .
Voltaire, Montesquieu et Rousseau nous indiquent bien le programme spirituel et philosophique permanent de l´humanisme. Il nous faut les relire sans cesse car sans ce travail infini d´analyse studieuse, d´implication courageuse et de remémoration prospective, les humanistes courent le risque redoutable d´oublier ce qui doit les unir et animer leur volonté commune.

Notes :

-1- Voir sur ce point les chapitres 1 et 2 de notre petit livre Orienter l´Europe, Pleins Feux, Nantes, 2005 ; et l´Introduction générale de notre livre Les Mots de la Liberté, EME, Belgique, 2006.
-2- Dans ce texte , “Humanité” prend une majuscule quand il s’agit de l’ensemble du genre humain; avec une minuscule on évoque la valeur ou le principe d’humanité.
-3- Comment ne pas reconnaître ici une parenté avec les conclusions du texte de Kant Qu´est-ce que les Lumières ? (1784). Il s´agit de sortir l´homme de sa minorité en l´appelant à user de sa raison (Sapere aude !).
-4- Lire les articles « Liberté de penser », « Tolérance » et « Religion » du Dictionnaire philosophique, la Correspondance Voltaire-Condorcet ; voir la synthèse que représente la Vie de Voltaire de Condorcet. On lit dans une lettre de Condorcet à Voltaire en 1774 : « La plus inébranlable de toutes les bases, l’amour de l’humanité ».
-5- L’humanitarisme se contente d’intervenir sur les effets des souffrances humaines, l’humanisme tente d’intervenir sur les causes.
-6- Voir Mes Pensées 10 et 11 et la dernière page de Histoire véritable , respectivement pages 855 et 512 de l’édition L’Intégrale, Paris , Seuil 1964.
-7- Condorcet, lecteur critique de Montesquieu, ajoutera l´Instruction publique au sein de cette série : à la République de former le jugement qui nous permet de nous orienter vers l´universel.
-8- C´est la définition que Montesquieu donne de la vertu politique dans un régime républicain et humaniste.



Charles Coutel.
Université d’Artois Centre Ethique et Procédures (Douai).





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