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Vendredi 17 Novembre 2017

 Idées


   Les défis de la Loi de 1905 : de la mémoire au discernement.



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 Samedi 06 Janvier 2007

 Par Charles Coutel


La commémoration de la Loi de 1905 nous a permis, en 2005, de revenir sur la nécessité d’un double travail de mémoire et de discernement.
Nous sommes en 2008 ; prenons un peu de recul sur cette Loi de 1905 et sur sa commémoration.
Un travail de mémoire tout d’abord, sur le contexte politique et idéologique qui a rendu possible la mise en place d’une « liberté mutuelle organisée(1)» entre les Eglises et l’Etat. C’est l’idée même de séparation.
Ensuite, un travail de discernement sur les chantiers encore ouverts et les défis à relever en ce début de siècle, notamment, dans le contexte de la mondialisation marchande, du capitalisme total et de la montée des intégrismes cléricaux.
Notre hypothèse est que ces deux aspects sont liés, c’est en redescendant toujours plus dans la mémoire républicaine, humaniste et laïque que les hommes de progrès pourront relever les défis actuels que le principe de laïcité rencontre.
Rappelons que la Loi de 1905 fut à l’origine de la demande de constitutionnalisation du principe de laïcité par E.Fajon, le 3 septembre 1946.
Deux tâches politiques et théoriques attendent les citoyens républicains :
- rappeler la cohérence de la synthèse républicaine dans laquelle se situe le principe de laïcité
- rappeler en quoi le principe de laïcité peut aider à contrer les offensives cléricales, intégristes, obscurantistes, communautaristes sur les plans national, européen, mondial.

1- La cohérence de la synthèse républicaine

Les diverses initiatives universitaires ou militantes autour de la loi de 1905 ont permis de mieux mesurer l’unité de la philosophie républicaine d’ensemble, à travers la cohérence des principes et valeurs suivantes : liberté, égalité, fraternité, laïcité, solidarité, dignité, humanité.
Chacun de ces principes juridiques et valeurs éthiques s’intègre dans un réseau d’instances et d’institutions qui en assurent l’incarnation, l’application active et l’universalisation, à partir de l’individu libre : la famille, la nation, l’Europe, l’Humanité.
C’est à l’Ecole de la République de présenter et de magnifier cette synthèse institutionnelle et politique. On notera que le même terme « humanité » couronne les deux séries, intellectuelle et politique. Quand ces deux séries s’harmonisent, la République est vivante et forme des citoyens libres et éclairés…( et la France va bien !)
La Loi de 1905 fut promulguée et d’abord conçue dans un contexte où l’opinion publique était en harmonie avec la philosophie républicaine. Les socialistes, les radicaux et les républicains avaient le souci d’instruire, d’intégrer et de faire rayonner les idéaux humanistes et universalistes dans le monde entier. Il ne serait venu à l’idée de personne de parler de laïcité « à la française » !!
C’est cette énergie qui inspire A. Briand qui, le 22 mars 1905, s’écrie à l’Assemblée nationale :
« (…) pendant 34 ans, la République a pu s’accommoder (du Concordat) (…) c’est vrai mais au prix de quelles concessions et de combien de capitulations de principes (…) les efforts de Pie X (…) devraient se briser contre la fermeté républicaine d’un chef de gouvernement qui n’entendait pas laisser compromettre (…) les droits et la dignité de l’Etat laïque ».
Tous ces principes républicains inspirent la Loi de 1905 mais aussi les conditions exemplaires du débat autour de la Loi : la Séparation y est présentée comme un processus continu d’émancipation contre toutes les idoles, les césarismes, et les cléricalismes. On ne peut qu’insister sur le rôle éminent d’un Buisson, d’un Jaurès, d’un Briand, d’un Clemenceau dans le travail de clarification critique. C’est ce qui constitue le « bloc de laïcité » de la IIIe République, préparant, en 1906, la charte d’Amiens, le développement du solidarisme et des lois sociales, (lois sur les accidents du travail ou les retraites ouvrières).
Or cette synthèse républicaine court le risque, avec le temps, d’être méconnue et de devenir méconnaissable, si les défenseurs de la laïcité n’accompagnent pas ce travail de mémoire par un urgent travail de discernement critique et d’actualisation militante de l’idéal laïque, dans le contexte de la mondialisation, du capitalisme total et des cléricalismes.

2- De nouveaux défis à relever à l’heure de la mondialisation

Dans un article récent, intitulé « Le Droit des deux mondialisations », M-A. Frison-Roche étudie les deux aspects de la mondialisation(2) :
a) une prédominance du mobile sur l’immobile (flux des échanges, porosité des frontières, flux migratoires etc..)
b) une prédominance des espaces immatériels de l’information sur les espaces matériels des choses et des biens (batailles pour l’accès à l’information, propriété intellectuelle).
Pour l’auteur, le second aspect « dévorerait » le premier. Elle appelle le Droit à s’adapter à ces deux réalités par un effort pour penser activement de nouveaux espaces juridiques.
Mon intuition est que la synthèse théorique et politique du républicanisme laïque, hérité de notre passé peut et doit, de façon urgente, relever ces deux défis. Le principe de laïcité peut nous aider à dégager un espace juridique et intellectuel universel permettant de neutraliser le dogmatisme et le sectarisme. Ces réalités nouvelles obligent les laïques à penser la mobilité des personnes et l’immatérialité des informations.
La célébration de 1905 aide à prendre la mesure des lacunes de notre culture politique, voire historique, dans un contexte national, européen et mondial en proie aux communautarismes et aux cléricalismes. Il est donc nécessaire, d’expliquer et de définir, toujours mieux, les principes de la philosophie républicaine et humaniste. Il s’agit de montrer comment ces principes permettront de ne pas subir les processus à l’œuvre dans la mondialisation.
Insistons sur quelques exemples :
Ainsi les citoyens laïques, attachés à la souveraineté de la Nation doivent impérativement « laïciser » leur rapport à l’Europe et aux institutions européennes, notamment quand il s’agira de repenser un nouveau projet de Constitution européenne (notamment en dépassant le très confus « dialogue entre les religions »).
Ainsi, n’est-il pas urgent de laïciser et de rationaliser la notion imprécise de « droit communautaire », au profit d’un droit international et universel, fondé sur les principes universels de la République : égalité, justice, dignité de la personne, laïcité, humanité. Pour cela, ne confondons plus humanitarisme et humanisme…
Ainsi, ce serait l’honneur des hommes de progrès de travailler ardemment à la laïcisation du système scolaire et universitaire contre l’idéologie gestionnaire et anti-humaniste et les processus de privatisation.
Ainsi, nous appuyant sur notre mémoire, repérons les processus de cléricalisation conservatrice à l’œuvre sur le plan mondial.
Insistons, enfin, sur trois aspects de cette offensive ultra conservatrice et cléricale :
1) L’occidentalisation des esprits, dans l’imposition d’un christianisme de croisade, sans doute aux antipodes de la morale chrétienne.
2) Le développement d’une idéologie messianique stigmatisant la « vieille Europe » (formule reprise par l’actuel ministre de l’Intérieur) ; ce processus nourrit un Islam intégriste et belliciste. Cette expression situe l’Amérique à la tête d’une croisade impérialiste (guerre en Irak). Les laïques devraient regarder, eux, aussi vers l’Orient(3).
3) Le développement non contrôlé des médias de masse dont la perversion et la rapidité de diffusion instille une peur manipulatrice, et renforce un anti-intellectualisme, ravageur, notamment chez les jeunes citoyens.
Au total, ce serait l’honneur et la responsabilité des partis et des hommes de progrès d’universaliser la synthèse républicaine refondée par la Loi de 1905, héritée des Lumières et de l’humanisme européen.
Plus que l’occasion d’un recul programmé du principe de laïcité, la mondialisation est le moyen d’une réhabilitation active et militante de ce principe, garant de tous les autres.
Le principe de laïcité permet de « vivre ensemble », certes, mais libres, éclairés et mus par l’amour de l’humanité.

3) Conclusion

On saisit mieux le sens de notre titre, de la mémoire au discernement. La Loi de 1905 est un texte historique qui nous permet de renouer avec le rationalisme humaniste du républicanisme héritier des Lumières. Elle nous permet de réhabiliter l’universel ; car, sous nos yeux, le mondial n’est-il pas devenu l’universel sans l’humain ?
Cette Loi de 1905 est donc historique au triple sens, très précis, défini par le philosophe Kant :
a) elle est remémorative car elle nous montre ce qui nous manquait avant elle : la liberté de conscience, le respect du choix de chacun en matière de religion, l’autonomie du religieux et du politique.
b) Elle est démonstrative car elle est claire par elle-même et suppose un corps de principes et de valeurs qu’il nous faut réinstituer chaque matin.
c) Elle est, enfin, pronostique, car en la relisant, nous comprenons les défis actuels et futurs qu’il nous faut relever pour lui être fidèles. Elle peut ainsi contribuer à une reconquête de l’humanisme universaliste et laïque dans un inquiétant contexte mondial, libéral et clérical.



Notes :

-1- La formule est de C.Péguy
-2- Voir la revue Archives de philosophie du Droit , numéro 47 , 2003 pp. 17 à 23.
-3- Voir les deux premiers chapitres de mon bref ouvrage Orienter l’Europe ,la Turquie et Nous ,Nantes ,Pleins Feux, 2005.



Charles COUTEL





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