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Mercredi 14 Novembre 2018

 Lettre n°1: L'événement


   Santo subito !



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 Lundi 25 Septembre 2006

 par Samuël Tomei


Un homme d’État se doit d’avoir la mémoire longue et de se retremper dans les principes qui le guident. Le sens aigu de l’intérêt général, en cas d’impérieuse nécessité, peut même l’amener à déroger à la règle. Tel M. Bertrand Delanoë, maire de Paris, qui n’a pas hésité à conduire son conseil municipal à enfreindre la délibération dudit conseil datée du 23 décembre 1932, modifiée le 9 décembre 1938, prévoyant que le nom d’une personnalité ne peut être donné à une voie publique de Paris que cinq ans au plus tôt après son décès.

Républicain de premier ordre, digne héritier de Jean Jaurès qui a tant œuvré pour la laïcisation de la République au début du XXe siècle, M. Delanoë a, à sa manière, apporté sa pieuse contribution au mouvement exprimé par les fidèles visant à faire de Jean-Paul II, au lendemain de son départ, un « santo subito » («saint tout de suite »). Ainsi, puisqu’il y avait urgence, la place du parvis Notre-Dame devient-elle « Parvis Notre-Dame – Place Jean-Paul II ». C’était un vœu de l’UMP, les socialistes l’ont exaucé.

La mémoire longue, disait-on. Le citoyen Delanoë s’est en effet souvenu que la France était fille aînée de l’Église, que son roi avait le privilège exclusif de s’appeler « très chrétien ». Il va donc de soi de rendre hommage au chef défunt de l’Église catholique, apostolique et romaine, quitte à passer par pertes et profits la Révolution française qui a affranchi les sujets catholiques pour en faire, en même temps que les juifs, les protestants et les penseurs libres, des citoyens égaux en droit.

Les principes aussi. Il fut un temps où les socialistes avaient une conception aussi exigeante de la laïcité que les radicaux, celle d’une stricte séparation des sphères religieuse et temporelle et Jaurès et Blum, en la matière, n’avaient presque rien à envier à Clemenceau ou Buisson. De nos jours, on ramène la laïcité à la liberté religieuse qui n’est pas la liberté de conscience ; aussi, si, auparavant, on devait mettre sur le pied d’égalité des citoyens qu’ils soient croyants, incroyants ou sceptiques, il n’est plus question que de faire cohabiter des croyants. Ainsi, signe des temps, si par une sorte d’atavisme républicain – de bon aloi, certes – les radicaux de gauche ont protesté contre la décision du maire de Paris, c’est pour proposer qu’on baptise la place : «Esplanade des religions et de la conscience universelle » ; les tombes de Gambetta et d’Émile Combes en vibrent encore : les imagine-t-on souhaiter la création d’une « Esplanade des religions » ? Certes pas ! Et ce, alors que leur anticléricalisme, à l’un comme à l’autre, n’avait rien, absolument rien d’antireligieux. À ce titre, s’il est parfaitement légitime que certains lieux portent le nom de religieux qui ont voué leur existence au bien de l’humanité, le fait de savoir si le vicaire du Christ ayant régné ici-bas de 1978 à 2005 entre dans cette catégorie ne semble pas devoir mériter un minimum de réflexion : ce serait douter de son infaillibilité…

Côté opposition toujours, passons sur le propos de Mme Clémentine Autin (apparentée PC) qui estime qu’avant de favoriser le «tenant d’une révolution conservatrice » (sic), «les places ou les rues de Paris devraient déjà se doter de plus de noms de femmes », sans qu’il soit précisé le quota de femmes de couleur, de femmes aimant les femmes etc. ! Et la lumineuse Mme Autin aurait pu avoir la présence d’esprit de proposer la papesse Jeanne…

M. Delanoë proteste : s’il ne va pas, comme certains hérétiques, jusqu’à considérer que ce pape eût mérité d’être traduit devant un tribunal pour répondre de crime contre l’humanité si l’on considère les conséquences de ses prises de position « morales » en Afrique notamment, il ne partage pas les idées du susnommé Pontife en ce qui concerne l’IVG, la contraception, les préservatifs...

C’est que socialistes et libéraux rendent hommage au pape qui aurait «le premier voulu le dialogue avec les juifs » sans que l’on tienne compte des efforts de Jean XXIII et Paul VI en la matière et du fait que Jean Paul II n’a fait qu’inscrire son action dans la continuité de ses prédécesseurs. On rend également grâce à l’athlète de Dieu d’avoir lutté contre le communisme comme s’il avait été l’unique artisan de l’effondrement des régimes d’au delà le rideau de fer.

Reste que M. Delanoë honore également la mémoire de celui qui a élevé l’Opus Dei au rang de prélature personnelle, cette organisation sectaire qui avait si bien soutenu le régime du général Franco et qui, en Amérique du Sud, a été systématiquement encouragée par le Vatican à éradiquer tout ce qui pouvait de près ou de loin ressembler à des prêtres-ouvriers, à écraser la théologie de la libération et à soutenir les dictatures d’extrême droite – on se souvient de la bénédiction urbi et orbi donnée par Jean Paul II au général Pinochet. On se rappelle aussi la visite officielle qui a valu absolution au président Kurt Waldheim aux impeccables états de services auprès du régime nazi. On ne peut donc que louer l’ouverture d’esprit du maire socialiste de Paris et le religieux silence de tous ses camarades.

M. Delanoë n’est pas sans évoquer Clovis qui se serait entendu dire le jour de son baptême : «Courbe doucement la tête, ô Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ! » Quelle tristesse de nous priver de sa présence pour la course à l’Élysée ! Mais c’est le Paradis qu’il mérite désormais.


Samuël Tomei


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