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Vendredi 16 Novembre 2018

 Lettre n°11: Un mot dans l'air du temps


   Cachez cette rigueur que je ne saurais voir



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 Jeudi 27 Septembre 2007

 par Laurent Pelvey


Le vocabulaire joue des tours aux ministres, dont la tâche est de faire les choses sans leur donner leur nom véritable. Parfois, le masque tombe involontairement.



Rigueur. Christine Lagarde, ministre de l’Économie, des Finances et de l’Emploi, a lâché le mot début septembre en expliquant que le gouvernement Fillon menait « un plan de rigueur destiné à la fonction publique pour l’essentiel » à travers « l’engagement de ne pas remplacer tous les fonctionnaires qui partent à la retraite ». Mais la ministre au franc-parler a aussitôt été contredite par l’Élysée et Matignon. « Je parlerai plutôt d’un plan de revalorisation de la fonction publique », a corrigé Claude Guéant, secrétaire général de la présidence de la République. « Il n’y a pas de plan de rigueur, il y a un effort constant pour réduire les dépenses de l’État », a insisté le premier ministre François Fillon.

Reste que le gouvernement devra bien trouver le moyen de concilier dans le projet de loi de finances pour 2008 deux exigences a priori contradictoires. D’une part, répondre aux diktats de l’Union européenne sur les finances publiques françaises : parvenir à l’équilibre budgétaire et ramener la dette publique à 60 % du PIB en 2010 ou, comme le souhaite Nicolas Sarkozy, en 2012. D’autre part, financer les mesures adoptées cet été par le Parlement. À commencer par celles qui figurent dans le « paquet fiscal », évalué par le gouvernement à 13,6 milliards d’euros par an en régime de croisière à partir de 2009. Et pour 2008, à 10 ou 11 milliards d’euros. Pour ce faire, Bercy mise sur un taux de croissance de 2,5 % (contre une prévision de 1,8 - 1,9 % !) grâce à un « choc de confiance » et sur la « révision générale des politiques publiques », à commencer par le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite. Or voilà pour le moins ce qui s'appelle un « plan de rigueur » dans la fonction publique !

Si l’exécutif se refuse à parler de rigueur, c’est cependant parce que le mot est connoté négativement – rigueur rimant économiquement avec austérité – et irait à l’encontre des déclarations de Nicolas Sarkozy sur la relance du pouvoir d’achat. Christine Lagarde elle-même avait d’ailleurs précisé qu’il n’était « pas question de plan de rigueur vis-à-vis du consommateur français ». Il serait, certes, délicat d'appeler les Français à la rigueur après l'adoption d'un paquet fiscal bénéficiant surtout aux hauts revenus et grands patrimoines (abaissement à 50 % du « bouclier fiscal », réforme de l’impôt de solidarité sur la fortune et des droits de succession) ou encore face aux menaces sur le pouvoir d'achat des ménages (hausse des prix des produits alimentaires liée à celle des matières premières agricoles). On sait en outre que, lorsque l’État se « serre la ceinture », ce sont souvent les catégories populaires qui en pâtissent, notamment à cause de la paupérisation des services publics.

La rigueur, pourtant, nous y sommes déjà. Et cela ne date pas d'hier. En théorie économique, la rigueur renvoie en effet à une politique donnant la priorité à la lutte contre l’inflation. Les deux principaux instruments d’une politique de rigueur sont la politique budgétaire (réduction des déficits et des dépenses publiques) et la politique monétaire (hausse des taux d’intérêt). La rigueur s’oppose à une politique de relance keynésienne par la demande. Sauf à sortir de l'Union européenne, cette dernière serait aujourd’hui très délicate à mettre en place, vu les statuts de la Banque centrale européenne (dont l’objectif principal est de maintenir la stabilité des prix) et les engagements contractés au sein du traité de Maastricht puis du Pacte de stabilité et de croissance (le déficit annuel et l’endettement public total ne doivent pas dépasser respectivement 3 et 60 % du PIB).


Depuis le « tournant de la rigueur » de 1983, avec le refus de François Mitterrand de décrocher le franc par rapport au système monétaire européen, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ont donc mené, de fait, une politique de rigueur. Les partisans d’une « autre politique », opposés à la stratégie de désinflation compétitive puis à l’union économique et monétaire, n'ayant jusqu'à aujourd'hui pas réussi à imposer leur vue. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ont baissé les bras. Tout au contraire.



Laurent Pelvey


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