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 Lettre n°11: L'événement


   A propos d'une lettre



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 Jeudi 27 Septembre 2007

 par Albert Mugel


Le Président de la République a écrit aux enseignants. En adoptant l'apparence de la missive historique de Jules Ferry, il en prend le contrepied.



Aux éducateurs, le Président de la République s’adresse par une longue lettre d’une trentaine de pages que l’on a pu se procurer, lire et commenter sur la Toile. Le discours y est chaleureux mais ne dégage guère de lumière. Truffé de lieux communs mais aussi de constats pointant les défaillances criantes, il a surtout vocation à délivrer un message séducteur. En sous-main, il invite à l’autoflagellation de tous ceux qui soutiennent un accès démocratisé aux savoirs. Du texte fondateur délivré par Jules Ferry aux Instituteurs de la Troisième République naissante, on s’écarte sèchement.

Certes l’École a connu des changements de forte magnitude et l’on doit interroger son état. Parce qu’il est désormais plus grave d’être sans diplôme, l’accès de tous aux vertus de la connaissance bénéficie d’un large consensus. L’institution scolaire a, du coup, été exposée à des transformations profondes qui n’ont pas manqué d’affecter son fonctionnement. Ainsi, les familles misent principalement sur elle pour réaliser leurs attentes en matière de réussite sociale pour leurs enfants. À l’inverse, on voit se multiplier les déscolarisations prématurées et les échecs scolaires. Les adultes s’en gardent ou bien ils en ignorent les caractéristiques. Tous s’en inquiètent et exigent des résultats à la mesure de leurs investissements et de leurs espoirs. Qui peut les en blâmer ?

Le temps des doutes

Officiellement, la mission de l’École consiste, dans les mêmes lieux et avec les mêmes moyens, à scolariser tous les élèves. Cela conduit à de nouvelles postures :

- les initiés connaissent les établissements réputés capables de porter leurs enfants jusqu’aux meilleurs succès académiques et sociaux. L’existence de ces établissements ne constitue pas un problème en soi (après tout, préparer Polytechnique ne représente pas le même investissement personnel que de préparer un BTS). Ce qui est grave, c’est que la carte des établissements les plus réputés recoupe celle des logements les plus chers.

- le système s’emploie à réformer les contenus et les pratiques pédagogiques afin de gommer les effets socioculturels. Mais un usage irraisonné de la pédagogie a souvent produit un simulacre d’enseignement dont l’effet a remisé le principe de l’égalité des chances au rang d’accessoire. Thème que l’on ne ressort que le temps des campagnes électorales. On est donc encore loin du port : la reproduction sociale au sein des catégories scolaires et universitaires ne fait que s’accentuer.

Puisque la parentocratie semble se substituer sans douleur à la méritocratie, le temps est venu, pour certains, d’en finir avec une politique présentée comme coûteuse et perçue comme inefficace.

En avant vers le passé

Dans un contexte économique dégradé, certains en appellent, non sans fourberie, à l’École de la Troisième République. À juste titre, cette École jouit d’une image symbolique fortement ancrée dans la mémoire collective Elle a été constituée comme l’un des piliers de la démocratie républicaine et s’est traduite, dans son action, comme l’expression de la volonté générale de l’époque. Constitutive de l’identité sociale de notre pays et bénéficiant d’une réelle reconnaissance internationale, elle est aujourd’hui convoquée, à charge, par ceux qui entendent confiner les élèves dans leur espace d’origine sociale. Les incantations lyriques d’une lettre aux éducateurs ne peuvent abstraire que l’École contemporaine concerne toujours la transmission des savoirs mais aussi d’autres dimensions. Celles qui intéressent la formation du citoyen : l’apprentissage du libre examen, des contraintes collectives et des interdépendances économiques et sociales, la préparation professionnelle, la prise en charge sociale des élèves, l’accompagnement des populations immigrées et la formation tout au long de la vie. Programme ambitieux dont s’écarte délibérément le Président de la République. Malgré les dissimulations qu’il emploie lorsqu’il cajole les professeurs.

Angélisme ou cynisme

Cet excès de franchise témoigne des certitudes qui habitent le camp des vainqueurs. Abandonner la carte scolaire sans rien en échange, si ce n’est de confier aux établissements calamiteux le soin d’accueillir les élèves dont les autres ne veulent pas, relève d’un haut niveau de cynisme.
Eriger le culte du bien, y pourfendre le mal comme nouvelle référence scolaire dans une École à laquelle on assigne, depuis Condorcet, un mandat clair et catégorique. Celui du patient travail d’élaboration intellectuel qui donne à chacun les moyens d’arbitrer entre le vrai et le faux. Le Président de la République indique clairement, par sa lettre et ses coups de menton péremptoires, que l’on entend tourner une page, celle ouverte par les aventuriers de la Raison.



Albert Mugel


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