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Samedi 21 Avril 2018

 Lettre n°22: Un mot dans l'air du temps


   Enfin moral !



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 Jeudi 30 Octobre 2008

 par André Bellon


C’est une manie des dirigeants économiques. A chaque crise, ils nous expliquent, soutenus en cela par le personnel politique, qu’il faut moraliser.

La première conséquence évidente de ce discours est que la vie économique n’était, jusqu’alors, pas morale. Merveilleuse découverte qui n’était pas précisément apparente dans les discours officiels ! On ne peut s’empêcher de se demander, du coup, pourquoi elle le serait plus demain.

La morale est, comme la langue d’Ésope, la meilleure et la pire des choses. Bien sûr qu’un système social doit être fondé sur des principes, sur une éthique. Mais il faut bien rappeler que, dans sa formulation initiale, telle que définie par l’économiste Adam Smith, père du libéralisme économique, la morale n’a rien à voir avec le fonctionnement de l’économie. Les intérêts particuliers sont, d’après lui, censés gérer naturellement l’équilibre général et l’intérêt collectif. Introduire des règles morales est alors contradictoire avec le principe même du système. C’est ce qu’expliquent tous les économistes qui monopolisent la tribune officielle depuis plus de vingt ans. C’est ce que dit avec cynisme le Président de Virgin lorsqu’il prétend, par exemple, qu’il est inutile de limiter les revenus les plus élevés car cela ne serait pas respecté.

Mais le système n’est pas à une contradiction près lorsque les principaux intérêts sont en jeu. La morale peut être alors un instrument utile. Par exemple, lors de la faillite de Enron aux Etats-Unis en 2001, on décida de moraliser les méthodes comptables au prétexte qu’elles avaient empêché de connaître la situation désastreuse de l’entreprise. En fait, le problème venait du fait que l’entreprise d’audit chargé du contrôle était d’accord avec les dirigeants d’Enron pour maquiller les comptes de celle-ci. Il n’empêche. On fit tomber quelques têtes et on élabora de nouvelles méthodes comptables prétendues plus morales, ces mêmes méthodes qu’on accuse aujourd’hui d’avoir participé au développement de la crise.

En fait, la moralisation est aussi une idéologie. Elle permet de donner bonne conscience en prétendant qu’on fera mieux demain. Elle dévie l’attention en faisant croire que le problème va être réglé. Elle fait croire que les dirigeants font des efforts ce qui justifie qu’ils en demandent à leurs salariés. Autant qu’un instrument d’ordre moral, elle est un outil de contrainte sociale. En effet, il n’est pas question, dans le discours de moralisation, de remettre en cause le sacro saint principe de l’intérêt individuel considéré comme seul moteur du système économique. Au contraire, il s’agit de le justifier à nouveau puisqu’il prend désormais les habits de la vertu.

Tentant d’écarter le spectre du retour au contrôle de l’économie par la souveraineté populaire, la moralisation est destinée à assurer la continuité, à maintenir la légitimité du système. Bien au contraire, face au rôle inégalitaire, destructeur et asservissant du capitalisme, la volonté collective doit retrouver ses droits et son espace. La République, expression de l’intérêt général, est à recréer. Il n’y a pas à moraliser le comportement de dirigeants irresponsables. Il est nécessaire de changer le jeu politique, de redonner à la vie publique toute sa force et à la démocratie toute sa valeur.


André Bellon


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