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Mardi 11 Décembre 2018

 Lettre n°23: L'événement


   La gouvernance ou la haine de la République



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 Mardi 25 Novembre 2008

 par Allan Popelard


"MADAME BOUCHE. –il faut les tenir /BOUCHE- Comment ? /MADAME BOUCHE – Par la langue."1


 
A
u cœur de la crise financière de 2008, l’ensemble des gouvernements occidentaux a appelé de concert à réguler le capitalisme en inventant une nouvelle gouvernance mondiale. Ironie du sort pour qui se souvient que la gouvernance est née dans le cadre de ce même capitalisme global. Apparue d’abord dans le monde de l’entreprise, la gouvernance s’est diffusée dans l’espace public au milieu des années 1990 à la faveur des succès du Nouveau Management Public après que le « consensus de Washington », qui procédait d’une critique systématique de l’intervention et de la régulation publique, en eut fait son instrument de légitimation politique. L’invention de la gouvernance fut donc consubstantielle à ce moment anti-républicain à l’occasion duquel « l’impératif catégorique des décisions des marchés ne constituaient rien d’autre qu’une nouvelle version de la raison d’Etat (…), celle de la raison économique » 2.

Pour mettre en œuvre ce programme politique, les néolibéraux ont inventé un ensemble de concepts. Depuis plus de vingt ans, les institutions financières encouragent, au nom de la « bonne gouvernance » et grâce à de solides relais dans les élites nationales, des programmes économiques monétaristes (lutte contre l'inflation, « assainissement » des finances publiques) qui ont conduit au démantèlement de l’Etat Providence dans les secteurs éducatif, social ou sanitaire. C’est également au nom de la « bonne gouvernance » que le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BM) conditionnent leurs aides aux pays en développement à un ensemble de critères qui regroupent à la fois l’allègement du cadre légal et réglementaire pour faciliter les investissements directs étrangers et la nécessité de progrès démocratique, notamment en associant aux prises de décisions politiques ce qu’il est convenu d’appeler « la société civile ». Car c’est bien là l’originalité de la gouvernance : elle est tout à la fois un programme politique et économique. Au fond, rien de plus logique puisque l’économie occupe l’espace du politique ! Au nom de la gouvernance, les institutions supranationale, internationale et nationale s’emploient à promouvoir conjointement la diffusion de la démocratie libérale et de l’économie capitaliste de marché.

Or, réduire l’Etat à ses fonctions strictement régaliennes (justice, défense, police), c’est confondre la liberté politique avec la liberté d’entreprendre tandis que substituer le contrat à la loi, c’est institutionnaliser la privatisation des intérêts publics. La gouvernance, en remplaçant la volonté générale du peuple par la pluralité des intérêts particuliers de la société civile, poursuit paradoxalement le rêve d’une société sans dissonance et sans dissensions, d’une politique sans adversaire, d’une démocratie sans demos. Car son régime de visibilité politique, en subsumant le peuple sous la population, ruine précisément toute possibilité que la population se fasse peuple3. L’horizon de la gouvernance c’est non seulement « la fin de l’histoire » mais aussi et surtout la haine de la démocratie - comme communauté d’égaux- et la haine de la république- comme idée du bien commun4. Comment ne pas voir, en effet, que dans un espace mondial sans souverain, l’exercice politique devient exclusif et qu’aux seules parties les plus actives, les plus informées et les plus influentes de la société (élites politiques, hauts fonctionnaires, experts, ONG) on réserve, sans mandat, le droit de décider de la conduite du monde. En faisant l’économie d’une réflexion sur le gouvernement, la gouvernance, organise la confiscation du pouvoir par les élites et substitue à la figure républicaine du gouvernant, la figure impériale du gouverneur.

La crise aurait, dit-on, signé la fin du néolibéralisme. Certes, de nouvelles règles financières ont été adoptées alors que les gouvernements occidentaux envisagent maintenant une relance. Mais, en réalité, l’ordre du discours est resté inchangé. La déclaration finale du G 20 ne stipule t’elle pas que le retour de la croissance ne peut venir que d’économies
« fondées sur les principes du libre marché,notamment l’état de droit, le respect de la propriété privée, l’ouverture des échanges et des investissements, la concurrence entre les marchés et des systèmes financiers efficaces et régulés de manière adéquate » (12)
avant de souligner « combien il est vital de rejeter le protectionnisme » (13). Du sommet du G20, qui s’est tenu le 15 novembre 2008, rien n’était à espérer ni pour la nation ni pour l’internationalisme. L’ONU restera impuissante tandis que le FMI continuera à se moquer de la majorité du Monde tant que le poids politique des Etats qui le composent restera indexé à leurs puissances économiques. Le cycle de sommets qui s’est ouvert, loin de refonder l’ordre du monde, révèle davantage la poursuite d’un projet hégémonique. Nul doute que la gouvernance sera au cœur de ce projet. Car l’extension du capitalisme au monde a besoin de la domination d’une langue : une langue unidimensionnelle (celle des patrons, du marché, des représentations dominantes du monde), une langue instrumentalisée, normalisée, policée et policière !


Allan Popelard


Notes :

 1 - V. Novarina, l’Atelier Volant (1970). (Retour au texte)
 2 - Charles-Albert Michalet, Qu’est-ce que la mondialisation ?, La Découverte/Poche, Paris, 2004. (Retour au texte)
 3 - Jacques Rancière, La mésentente (Retour au texte)
 4 - Rancière, La haine de la démocratie (Retour au texte)






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