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Mardi 19 Février 2019

 Lettre n°25: Un mot dans l'air du temps


   Incivilités



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 Mercredi 21 Janvier 2009

 par Charles Coutel



D’après le politologue Jacques Chevallier [1999], notre société serait victime d’une véritable « montée des incivilités », ces dernières étant définies comme « des actes de transgression de l’ordre social au quotidien ». Or, dans ces lignes, le terme même d’incivilités est-il clair ?
Ainsi, quand la sécurité est à la mode on présentera les « incivilités » comme des infractions et l’on dramatisera ; mais si l’heure est à la démagogie électoraliste, on dira que ces transgressions ne prêtent pas à conséquence. Pour sortir de ce jeu pervers et comprendre la dérive actuelle de ce terme, trois tâches préalables nous attendent :

- ne pas mélanger toutes les formes de violence (Lorrain, 1999, p. 23)

- resituer les « incivilités » dans le contexte global des dérégulations socio-économiques
- lever les malentendus dans les emplois du terme



Prenons le cas d’un élève parvenu à se faire livrer une pizza dans son établissement et en plein cours de français, en utilisant son téléphone portable : doit-on considérer cela comme une « blague » ou bien comme une infraction (intrusion non autorisée d’une personne extérieure au sein d’un établissement public) ? Pour ne pas poser le problème, on sera tenté de parler d’une « incivilité » et se contenter d’une « remontrance ». Mais cela revient à en prendre son parti avec l’ignorance.


Si, dans un article de la presse française, Luc Borot constate que l’ « incivilité » est présentée comme un comportement avant-coureur d’une violence plus grave, il souligne néanmoins les instrumentalisations politiques et médiatiques que ce terme rend possible. Ainsi, en citant Le Monde à propos d’un collège de Montpellier où règne : « un climat d’incivilité où la violence se banalise et finit par se légitimer », il ajoute que la « plasticité de cette catégorie nouvelle de comportements condamnables qu’est l’incivilité » peut être souvent ambigüe. Elle peut, à la fois et selon les cas, servir à dramatiser de simples actes d’impolitesse (mauvaise éducation) ou bien à nier, par euphémisme, la gravité d’actes qui sont des infractions relativement graves (mettre le feu à des poubelles ou se faire livrer une pizza en classe). Toutefois, dès lors que la société reste sans réponse, un sentiment d’impunité se développe et les figures de civilité, de politesse et de société décente sont ébranlées. Accordons-leur crédit.


La civilité entre politesse et citoyenneté


La civilité se définit, au singulier, comme l’observation des convenances, des bonnes manières en usage entre les hommes d’une société ; au pluriel ce sont des démonstrations de politesse (« faire des civilités », « présenter ses civilités »). Par ce terme, on saisit pourquoi les usages du mot incivilité sont si confus : on mélange sans cesse civilité au singulier (qui valorise le lien social et la réciprocité) et civilités, au pluriel (qui inscrit cette exigence de réciprocité dans des contextes historiques, relatifs voire arbitraires). Cette confusion se retrouve dans les usages du terme civil qui, lui aussi, a deux sens : l’un insistant sur le lien entre les individus en général ; l’autre sur le respect des usages de la « bonne société ».

Il en va de même pour cette première forme de la réciprocité qu’est la politesse.
Au singulier, elle désigne l’ensemble des comportements et le langage à adopter en société ; au pluriel, les formes particulières de la politesse. A ce titre, lorsqu’un groupe développe en son sein des rituels d’intégration aux antipodes de tout respect humain (violer une femme, tuer quelqu’un, brimer les faibles) il n’affirme plus le rôle instituant de l’interdit et du respect de la personne humaine qui sont pourtant les conditions nécessaires de la politesse et de la civilité. Ces dernières sont en effet des formes préalables du respect éthique et se tromper sur la politesse et sur la civilité, les confondre au mieux avec la flagornerie et l’hypocrisie, c’est se tromper sur le lien social, civique mais aussi éthique. L’incivilité est alors la négation de ces figures de réciprocité car elles ne ménagent plus une place a priori pour autrui. Ainsi mise en perspective elle est l’expression d’une crise profonde du lien éthique primordial instauré par la politesse.


A ce titre, l’éducation à la politesse peut être jugée particulièrement essentielle, comme le pense Henri Bergson. Pour lui, dans un Discours de distribution des prix, en 1885, celle-ci prend trois formes : la plus superficielle est celle des manières, la politesse de l’esprit ensuite, qui revient à reconnaître et à accepter a priori la singularité d’autrui et la multiplicité possible des points de vue. Cette forme de politesse de l’esprit me pousse à ne jamais chercher à imposer mon avis et à prêter attention à autrui. Elle est ainsi facteur de civilisation car elle écarte toute violence. Enfin, le philosophe décrit une politesse du cœur qui prend en compte la personne même d’autrui dans sa globalité, à travers les gestes et les mots. Il précise : « C’est la charité s’exerçant dans la région des amours propres (…) Une grande bonté naturelle en est le fond » (Bergson , 1885, p. 155).


Dans cette perspective l’impolitesse, l’incivilité, l’incivisme voire la délinquance peuvent être présentés comme les dégradations progressives du lien social et éthique initial et comme autant de « rendez-vous » manqués qui peuvent être étudiés et repérés au sein de l’identité narrative d’un individu, d’une famille ou d’une institution. Mais parler systématiquement d’incivilités devant des actes violents c’est s’interdire de les classer de les comprendre et d’y répondre.
L’ « incivilité » est une perturbation négatrice du lien social mais c’est aussi une réaction à une série de frustrations ressenties par le sujet, devant l’abandon qui serait le sien. Autrui ne remplirait pas ses promesses et l’acte « incivil » serait une sorte d’appel.


Pour une société décente


En insistant sur les figures de la réciprocité que sont la politesse, la civilité et plus largement la citoyenneté, notre souhait est d’indiquer que la société devrait faire la généalogie de sa violence latente avant d’user confusément du vocable incivilités. En effet, elle s’interdit alors de penser la portée émancipatrice d’un apprentissage de la réciprocité dans les familles et les institutions, avec la (re)fondation constante de l’amour des lois, dans les « temps démocratiques ». Pourtant, à l’utiliser confusément, le terme d’incivilités est redoutable : il contribue à masquer aux yeux de celui qui est violent l’origine et la portée de sa propre violence. S’il y a incivilité par ignorance (lorsqu’un enfant mange avec ses doigts parce que ses parents ne lui ont jamais signalé l’existence de la fourchette) et par réaction ou imitation (les « tags », véhiculés par la démagogie jeuniste et communautariste), il faut clairement savoir parler de délit face à une provocation délibérée relevant de la volonté de nuire à la civilité ou politesse dont parle Bergson (lorsqu’un élève se fait livrer une pizza en classe, ou insulte un professeur). L’éducation, la prévention, ou comme en ce dernier cas la sanction immédiate, doivent s’appliquer en réponse, car le modèle intégrateur républicain ne peut plus fonctionner s’il n’y a plus de repères ni de normes communes soumises à un pacte initial.


En ce sens, il convient sans doute de développer une « veille éthique » en mobilisant la notion de société décente, comme y incite Avishai Margalit: les citoyens seront « civils » et « civilisés » quand ils sentiront qu’ils font partie d’une société qui ne les humilie pas. Comme le revendique le tryptique républicain, il s’agit d’une société qui rend possible chez tous l’estime de soi et l’exercice de ses droits et devoirs fondés sur la réciprocité et prévient donc sa réification hypocrite et mercantile.


Charles Coutel


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