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Mercredi 25 Avril 2018

 Lettre n°29: Chronique de l'antirépublique


   Demain, le sacré ?



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 Lundi 25 Mai 2009

 par Jérémy Mercier



Dans Le Moment Fraternité [2009] Régis Debray semble marqué par un abandon du rationalisme et de l’esprit juridique et laïque, propre aux républicains. Sans préjuger de la volonté de conciliation qui est la sienne, avec l’Europe et l’Eglise chrétienne notamment, il s’attèle néanmoins à associer la fraternité à une constante transcendance que la raison ne peut jamais saisir.


L’utilisation répétée des termes « sacral », « sacralité », « sacralisation », fait œuvre d’introduction du mythe dans le lien social, et dans les lois. Elle introduit, dans la construction du principe républicain, un obscurantisme qui, jusqu’alors, lui échappait. Si, en effet, la fraternité ne peut être qu’une « entité transcendante » (p.31), qu’une « force ascensionnelle » (p.91), issue du « Dieu Un qui nous en a fait don, en nous créant à son image » (p.251), n’est-ce pas la figure de Jésus qui prend la place du citoyen ? De telles positions, fort pascaliennes, peuvent peut-être servir d’hypothèses d’interprétation. Néanmoins, parce qu’elles s’attachent à réduire le nous au mythe (« le nous produit son mythe comme il respire », p.111), et la République à une continuation de l’Evangile par d’autres moyens, elles transforment le débat politique en une métaphysique occulte et dommageable où rien n’est dit de l’institution.


Pourtant, si les Ecoles publiques disposent du triptyque Liberté, Egalité, Fraternité, à la différence des institutions privées et confessionnelles, n’est-ce pas parce que ces principes républicains sont originaux et ne peuvent être partagés par la religion ?


Dans la démarche qui est la sienne, d’ailleurs aussi brillante que profonde, Régis Debray ne marque néanmoins pas cette nette distinction, au moment où, après la publication de Un candide en Terre Sainte, les discours rétrogrades de Ségolène Royal (« Aimez-vous les uns les autres », etc.), de l’actuel Président de la République, (« les puissantes racines chrétiennes de la France », etc.) comme de Benoît XVI (« j’invite les jeunes à marcher dans les pas du Christ », etc.), auraient dû l’encourager au discernement et à la responsabilité. Qui plus est, depuis l’adoption du traité de Lisbonne, qui fait des églises des partenaires des institutions européennes, mettre sur le même plan le sacré des religions et le principe de fraternité, semble ajouter à la prescription évangélique, l’ambition de ne plus vraiment résister.


La fraternité, pourtant, n’est pas de l’ordre du « sacral », et ne relève pas du mythe, ou de la transcendance. Elle fait partie intégrante de ce que Claude Nicolet a appelé la « raison républicaine » [1982, p.467]. Elle est, dans le droit, un principe appelé à produire du Droit, que sont les aides, et les garanties sociales. Régis Debray a donc tort de penser cette notion sur le modèle du couvent, de l’épiscopat, et de la communauté religieuse de Sant’Egidio (p. 331), quelles que soient d’ailleurs ces réalités. Le principe républicain de fraternité en est clairement distinct.


S’il fonde des droits et des obligations, il unit les citoyens comme membres de l’institution de l’Etat et non pas du clergé. Il appelle l’esprit critique, le doute, la liberté, non pas la genuflexion, le sacrement ou la liturgie. Il a pour but, notait Maurice Hauriou, de lier les hommes « réellement par des services publics des avantages publics ou des secours publics » [1910, p.592]. Car si les citoyens peuvent se dire « frères », ce n’est pas parce qu’ils pratiquent la même religion ou vénèrent les mêmes transcendances (icônes, dieux, chef, argent, etc.). C’est, à l’inverse, parce qu’ils sont acteurs des mêmes droits, des mêmes devoirs et des mêmes luttes en démocratie.


Introduire le sacré dans la fraternité introduit donc le mystère et, tel le mana chez Durkheim, la magie, le surnaturel, la métaphysique dans la vie collective. Certes, l’air du temps est propice à faire tourner les tables, même de salon, pour le « réenchantement du monde » (Maffesoli). De telles entreprises sont alors sources de dérives en voyant des transcendances partout, jusque dans l’Europe qui encourage d’ailleurs de telles propagandes puisque son préambule s’inspire des héritages religieux.


La fraternité et la laïcité sont ainsi remises en cause par des penseurs qui n’en sont pourtant pas de directs détracteurs. Jean Baubérot, par exemple, parle quant à lui de « laïcité de combat », « d’intégrisme républicain », pour jeter l’opprobre sur la fidélité au principe de séparation ; ce qui lui permet de banaliser ce dernier, en donnant habilement l’impression de le défendre. Sous ce prétexte il déconstruit, relativise et, finalement, veut décliner la laïcité à « géométrie variable ». Lorsqu’il considère le concordat napoléonien comme un « recentrage » laïque, alors que celui-ci est une régression par rapport à la loi des révolutionnaires de 1794 [1990, p.220], on peine à imaginer ce que donnerait de tels souhaits dans la pratique. De même, lorsqu’il voit dans la loi de 1905 un « compromis » temporaire qui devrait aujourd’hui s’actualiser en incluant l’intervention des religions, il parle de laïcité pour mieux la supprimer.


De telles attitudes participent à la légitimation du religieux dans la sphère publique. Elles procèdent d’une inspiration contraire à la fondation républicaine et humaniste de l’Etat de droit et de ses principes juridiques entièrement désimpliqués de la sphère religieuse. Elles ouvrent la voie à une vision du monde où la religion serait fondatrice et elles facilitent les attaques contre la République. L’accord passé entre Bernard Kouchner et le Vatican (JO, 19 avril 2009), sur la reconnaissance des diplômes catholiques, à terme l’enseignement du fait religieux, et peut-être du créationnisme, est l’exemple de ces dérives, que certains penseurs laissent provoquer.


La fraternité et la laïcité ne sont pourtant pas des « traces culturelles » de la transcendance, du sacré ou de la religion. Elles sont, à l’inverse, des processus dynamiques d’émancipation, d’institution, et d’obligations juridiques et sociales. Lorsqu’un instituteur demande à ses élèves ce qu’est la fraternité, ceux-ci l’ignorent. L’expérience est toujours d’actualité : ils vont la découvrir par le passage à l’âge de citoyen et par l’exercice de leurs droits et devoirs que prépare l’instruction publique.



Jérémy Mercier


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