République !
Mercredi 25 Avril 2018

 Lettre n°3: Un mot dans l'air du temps


   Publicité, consommation : porter la question de la République au cœur des mouvements sociaux



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 Samedi 25 Novembre 2006

 par Paul Ariès


Une mouvance souvent considérée comme plus morale que politique semble se diversifier aujourd'hui. L’engagement politique y fait face au « vote avec son porte-monnaie », le principe de la primauté de la loi s'y oppose au principe religieux du « juste prix ».


La pire chose qui pourrait arriver au principe républicain serait de devenir une « idéologie molle » incapable de bousculer les intérêts corporatistes et de faire valoir la « chose publique ». Nous ne pourrons entretenir la flamme de la République que si nous apprenons à dépasser la nécessaire commémoration du passé en la vivifiant par des combats ancrés dans le quotidien. Mieux vaut des propos maladroits sur « la république aujourd’hui » que des colloques savants mais nostalgiques. Il suffit d’observer ce qui se produit dans certains mouvements sociaux et courants d’idées (même si on ne partage pas leurs combats) pour être convaincus que la République, loin d’être un corps exsangue digne seulement d’une approche muséologique, continue à diviser ou à enflammer les révoltés. Quelques exemples suffiront à montrer comment les républicains ont pu – et auraient pu davantage encore – peser sur des enjeux de société et comment ces conflits sociaux ont pu (ou auraient pu) être une façon de reprendre la main. Soyons-en convaincus : la République ne peut mourir tant que des militants s’étriperont sur et pour ses principes. Il est bien que ce soient des jeunes qui viennent nous rappeler que notre combat n’est pas celui des anciens contre les modernes. Il est tout aussi salutaire que ce soient des révoltés mobilisés sur des fronts inattendus qui revivifient la pratique républicaine.

Les réseaux antipubs marchent ainsi souvent sur nos plate-bandes mais ce n’est pas nous qui nous en plaindrons.

Le Mouvement pour une rentrée sans marques entend ainsi « élargir » la laïcité au moment où tant de faux modernes parlent de la « refonder » : il est présent dans les banlieues avec son mot d’ordre d’abrogation de la circulaire Lang – qui banalise l’introduction des marques commerciales au sein de l’école – et sa devise « Ni marques, ni voile, ni blouse grise ». Il explique que c’est au nom des mêmes valeurs qu’il faut s’opposer à l’imposition de toute identité préconstituée qui enferme l’enfant (puis l’individu) dans ce qu’il est et non dans ce qu’il fait. L’enseignant doit avoir face à lui un élève, c’est à dire un « adulte en construction » et un « citoyen en gestation » et non pas un « bon consommateur » ou un « bon religieux ».

Le mouvement antipub s’est fait connaître également par les actions au grand jour menées par les « déboulonneurs ». Ces actes de désobéissance civique sont beaucoup plus que des actes de désobéissance civile, car ils interrogent les raisons de l’obéissance habituelle à la loi donc sa finalité républicaine. Ces actes sont conçus, non pas comme un retour à l’illégalisme, mais comme une façon d’interpeller les pouvoirs publics au nom d’une conception supérieure de la Loi, c’est à dire au titre d’une autre hiérarchie des normes juridiques protégeant les plus faibles et notamment les enfants (sur le modèle de la Suède interdisant la publicité télévisuelle les visant). Être républicain, ce n’est pas être un légaliste étroit mais aimer passionnément l’esprit de la loi républicaine, celle qui se place toujours au service des plus faibles, celle qui conduit à choisir la protection des personnes contre le droit (certes légitime) des publicitaires à vendre leurs produits. Cette conception justifie le combat pour instaurer des espaces sans publicité autour des écoles ou l’interdiction de toute agression publicitaire sauf en quelques lieux concédés.

La scission que vient de connaître le mouvement alter-consommateur (entre partisans du « petit commerce équitable » à la Max Havelaar et du « grand commerce équitable » dénommé « commerce transparent ») intéresse les républicains car elle oppose la figure du citoyen à celle du consommateur (fut-il engagé, éthique ou équitable), l’engagement politique au vote avec son porte-monnaie, la primauté de la loi sur le principe religieux du « juste prix » (Thomas d’Aquin), la primauté de la société politique sur la société civile, etc. Il n’est pas étonnant que ce débat se soit développé d’abord en France, nation politique par excellence.

Le fameux mouvement de la décroissance, si en vogue parmi une fraction de la jeunesse, ne cesse, « paradoxalement », de croiser (et de se diviser sur) la question de la République. Déjà parce que contrairement à la situation anglo-américaine les objecteurs de croissance français refusent majoritairement de faire l’impasse sur la construction d’un espace politique. Ensuite parce que c’est justement sur la question de la République elle-même que les différents réseaux se clivent. Avec d’un côté ceux qui tiennent un discours antirépublicain par haine de l’État-Nation, par mépris du peuple, par incompréhension de ce qu’est la délibération politique : il n’y aurait rien à faire sinon attendre une méga-catastrophe en préparant dans les marges une petite minorité d’élus. Avec, de l’autre côté, ceux qui inscrivent, dans la charte constitutive du journal La décroissance, la référence républicaine, qui en appellent à la loi commune contre les dérives communautaires, qui défendent la pratique de la représentation politique, qui prônent la gratuité de l’usage et le renchérissement du mésusage par le retour au politique (et la primauté de la loi).

Ces positionnements sont d’autant plus significatifs qu’ils tiennent fort peu (ou pas) aux efforts des milieux républicains. Ces réseaux redécouvrent la République malgré l’air ambiant. Tant mieux : la république n’appartient à personne sauf aux républicains… et les voies de la république ne sont pas impénétrables. Plus sérieusement : réjouissons-nous que ces mouvements (re)viennent à la République au terme de leurs propres questionnement et cheminement. On fait souvent du neuf avec du vieux mais sans toujours le savoir.

Paul Ariès est auteur de Décroissance ou Barbarie (Golias, 2005) et Misère du sarkozysme (Parangon, 2006)


Paul Ariès


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