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Jeudi 20 Septembre 2018

 Lettre n°32: Un mot dans l'air du temps


   Vade retro, fonctionnaire !



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 Mardi 20 Octobre 2009

 par André Bellon



La chasse aux fonctionnaires n’est pas un art nouveau. Il est depuis longtemps de bon ton de stigmatiser ces fainéants, ces inutiles, ces prédateurs de la richesse nationale. Les désigner à la vindicte publique avait, depuis François de Closets jusqu’à Nicolas Sarkozy, l’avantage de diviser le monde salarial, de dévoyer les aspirations des uns sur la haine des autres.


La critique de la garantie de l’emploi dont bénéficient les agents de l’État s’appuie sur l’idée a priori que cette sécurité est majoritairement rejetée par nos concitoyens, qu’elle est absurde, ce qui permet à Florence Parisot de déclarer sans provoquer de révolution : « la vie, l'amour, la santé sont précaires, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? ». Ainsi, les travailleurs devraient désormais se battre eux-mêmes pour la précarité.


Á notre époque, tout petit avantage est présenté comme privilège inadmissible, comme l’a montré l’affaire des régimes spéciaux. Parallèlement, seuls sont considérés comme normaux les privilèges des puissants, confortablement installés dans des zones de non droit et bénéficiant, par exemple, d’un bouclier fiscal représentant des avantages astronomiques au moment même où l’on cherche à fiscaliser les maigres sommes versées au titre des accidents du travail.


Tout se tient. La volonté affirmée par le gouvernement actuel de détruire les fonctionnaires et leur statut est profondément liée à son désir de détruire l’État en tant qu’instrument au service des citoyens, de faire de l’administration un outil docile vis-à-vis des intérêts particuliers, d’en finir avec l’intérêt général autant qu’avec les services publics. Car nul n’ignore que la garantie de l’emploi pour les fonctionnaires est aussi la garantie de leur indépendance politique.


Tout est bon pour ces objectifs. L’être humain ne doit plus être qu’une machine obsédée par la réussite et l’écrasement du voisin. Le Dieu concurrence transforme les individus en bêtes sauvages. Et voici nos chiens de garde du système, imbéciles heureux de cette concurrence « libre et non faussée », qui font un paradis de ces évolutions inhumaines. Il faut écouter un des principaux porte parole du tout-privé qui a nom Christophe Barbier, invité perpétuel des plateaux télé, disserter sur LCI à propos de France Télécom (http://www.lepost.fr/article/2009/09/15/1697447_suicides-chez-france-telecom-pour-christophe-barbier-la-fonction-publique-n-est-pas-assez-violente.html ). Dans ses déclarations, aucune sympathie pour les suicidés méprisés comme inadaptés, aucun mot d’une quelconque humanité. Non, « la situation est la faute de l’État qui a trop protégé ses salariés … Il ne faut pas créer des contraintes (inspecteurs du travail, ..) qui ralentiraient la mutation ; il faut au contraire l’accélérer ; …on a transféré des moutons sans les former dans un lieu où rodent des loups, etc. » En bref, lorsque les salariés seront tous devenus de bêtes féroces, ils ne se suicideront plus, ces empêcheurs de bien gérer en rond !


Monde merveilleux que nous propose ce superbe analyste ! Mais monde qui a été construit, chacun étant sommé de lutter pour ses avantages tout en critiquant ceux des autres, monde où la solidarité s’estompe, monde où l’intérêt collectif n’a plus de sens.


Il faut avoir vu, il y a maintenant plus d’un an, ces jeunes traders licenciés sans préavis déclarer aux caméras d’un air étonné : « comment peut-on traiter les gens ainsi ? » pour comprendre à quel point d’inconscience et d’irresponsabilité on en est arrivé.


Il faut dire également que, même si on raisonnait en termes d’intérêt pour les entreprises, comment penser qu’une entreprise puisse être efficace avec des salariés qui vont au travail perpétuellement avec la peur au ventre. Á moins que l’objectif soit de les voir disparaître ?


Il faut aussi insister sur le fait, comme le remarque le journal « Le plan B », qu’on entend beaucoup moins crier de nos jours contre le Front National alors même que celui-ci demande « modification des statuts de la fonction publique et abolition de certains privilèges, en matière principalement de protection sociale ».


Il ne s’agit pas de pleurer plus sur le sort des fonctionnaires que sur les autres. Il s’agit de comprendre en quoi les sorts des uns et des autres sont liés et à quel point le mot de fraternité, symbole de la République, prend ici un sens aigu. Il s’agit de comprendre que ce qui se joue en ce moment concerne l’ensemble de la société. L’ineffable Christophe Barbier n’a-t-il pas ajouté en toute innocence : « France Télécom est là en éclaireur » !


André Bellon


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