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Jeudi 18 Octobre 2018

 Lettre n°39: Un mot dans l'air du temps


   Evaluation



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 Mardi 18 Mai 2010

 par Anne-Cécile Robert



«Il faut bien sûr les contrôler plus, s'assurer qu'elles respectent les règles », a déclaré Christine Lagarde, le 3 mai sur Europe 1, à propos des agences de notation. La ministre française de l’économie dénonce les notes, trop basses à ses yeux, attribuées par ces organismes privés à certains pays européens. Emportée par l’ambiance quelque peu martiale, la très libérale Mme Lagarde se laisse même aller à menacer les contrevenants de… sanctions par « ses services ». Un moment d’absence sans doute du à l’abus d’air climatisé respiré dans les salles de réunion de la Commission européenne.


Ce qui embête Mme Lagarde, ce n’est pas le principe de l’évaluation privée des Etats, c’est que les agences de notation ne sont vraiment pas gentilles : « On ne dégrade pas un pays dans les conditions où sa notation a été dégradée, c'est-à-dire quinze minutes avant la clôture (des marchés, ndlr) pour précipiter des achats ou des ventes », reproche-t-elle. Effectivement, une telle attitude est très laide et mérite bien une leçon de morale de la 16e personne la plus influente du monde selon le magazine Time. Cependant, ces critiques, partagées par le directeur général du Fonds monétaire international (FMI) Dominique Strauss-Kahn, paraissent coulées dans la mauvaise foi ou dans une très grande innocence. En effet, le pouvoir des agences de notation s’inscrit dans le cadre du libéralisme débridé qu’ont méthodiquement installé nos classes dirigeantes depuis 30 ans. Celui-ci implique que les « acteurs économiques » puissent laisser libre cours à leur imagination et leur créativité tandis que la puissance publique est ravalée au rang de perturbateur partial et incompétent qui doit se tenir à l’écart. Elle n’a plus le pouvoir, ni l’autorité morale, de dire ce qui est bien ou mal au nom de l’intérêt général ; elle n’est plus fondée à… évaluer. C’est donc à des organismes privés que revient cette tâche puisqu’ils sont, eux, sensés être objectifs. Ayant creusé sa propre tombe, dans la joie des bulles de champagne célébrant l’avènement du marché unique européen, la puissance publique feint aujourd’hui de vouloir corriger le tir tout en sauvant l’essentiel : la liberté du marché – que ne saurait remettre en cause quelques brebis galeuses égarées dans les agences de notation – et la soumission des peuples. Ce que résume assez bien le « plan de sauvetage de l’euro » impliquant de retirer quelques bouées (de sauvetage) social aux classes populaires.


Les agences de notation affichent leur surprise devant les critiques dont elles font l’objet. Ne remplissent-elles pas leur mission naturelle : l’évaluation, principe cardinal de nos sociétés libéralisées ? Il s’agit, en effet, de vérifier l’efficacité des mesures prises ou des politiques mises en oeuvre. Cela semble frappé au coin du bon sens : ne faut-il pas vérifier la bonne gestion ? Mais qui en définit les critères ? L’évaluation repose sur un soupçon, typique des ultralibéraux, de gaspillage dont se rendraient forcément coupables des dirigeants politiques englués dans des préoccupations électoralistes. Au nom de l’efficacité et de la performance, on aboutit d’ailleurs en général à diminuer des crédits dans les services publics. Tout est aujourd’hui évalué, même les enseignants chercheurs que l’on juge au nombre de leurs publications. Ce pourrait être un des critères intéressants, sauf qu’il repose sur un classement qui surévalue les revues étrangères, notamment anglo-saxonnes. En outre, il fonctionne comme un couperet qui fait fi des aléas inhérents à la recherche qui implique du temps et du tâtonnement. L’évaluation n’est ainsi jamais très éloignée de l’esprit de boutiquier et de marchand de tapis. En outre, elle implique souvent une sorte de flicage par le chiffre, typique de la « bonne gouvernance ». La Loi organique relative aux lois de finance (LOLF), adoptée en août 2001, prétend ainsi organiser « une gestion plus démocratique et plus performante, au bénéfice de tous ». En fait, elle dissout l’action publique dans des récapitulatifs confus où les responsables s’entremêlent, où le contrôle parlementaire est de plus en plus accessoire et dont le critère d’efficacité est surtout la réduction de la dépense publique.


Aujourd’hui, on évalue tout, y compris les enfants en maternelle, ses partenaires de téléréalité ou ses petits camarades. C’est tout le charme du « contrôle par les pairs », nouvelle lubie des adeptes de la « bonne gouvernance » qui aboutit, par exemple dans le cadre de l’Union africaine (homologue de l’Union européenne sur le continent noir) à faire évaluer les progrès de la démocratie par des dictateurs. Pas de problèmes d’ailleurs puisque, depuis 30 ans, l’Afrique s’effondre sous les coups des ajustements structurels, si typiques de la « bonne gestion ».


En fait, toutes les activités humaines (y compris celles qui relèvent de la vie privée) sont progressivement considérées sous l'angle de la « performance ». D'une part, les critères d'évaluation sont souvent contestables et d'autre part, une société ainsi obsédée par des considérations comptables a quelque chose de profondément oppressant. L'évaluation peut même être contre-productive car elle neutralise l'initiative, l'inventivité (il ne faut pas risquer de déplaire aux évaluateurs) et encourage le conformisme et la soumission.


L’obsession de l’évaluation n’est pas une simple mode : elle consiste à faire passer pour une méthode objective parce que chiffrée, ce qui est un moyen d’oppression. Ainsi le pouvoir n’a plus à s’exercer par la force, il s’impose par la vérité qu’il a lui-même définie. Comment alors le critiquer ?


Anne-Cécile Robert


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