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Mercredi 25 Avril 2018

 Lettre n°40: Chronique de l'antirépublique


   Un euro, une voix



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 Vendredi 25 Juin 2010

 par Jean-Pierre Alliot



Inondation. Les «eaux glacées du calcul égoïste» envahissent de nouveaux territoires. Le 8 juin 2010, un des partis qui cogèrent l’État a défini les conditions dans lesquelles il désignera son candidat à l'élection présidentielle de 2012. Il s’agira d’une élection «primaire» et tout citoyen inscrit sur les listes électorales officielles pourra y participer, à condition d’«adhérer à une déclaration de principe (via un émargement) s’engageant à soutenir les valeurs de la gauche». Il devra enfin «cotiser un euro minimum». Cette dernière condition est sans doute la plus emblématique. Sans le vouloir, peut-être, les responsables de ce parti appliquent la règle des sociétés anonymes qui ont fait le succès du système capitaliste : «un euro, une voix», adaptation de «un franc, une voix», «un dollar, une voix» et, plus généralement, «une action, une voix». C’est ainsi que les actionnaires dirigent leurs entreprises vers le profit maximum en évitant les écueils de la démocratie où la règle est «un homme, une voix».


Voici donc un parti qui applique le dogme avec un intégrisme perfectionné. Une esquisse avait conduit à l’expérience Royal de la dernière élection présidentielle. Deux journalistes du Monde, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin ont relaté, dans leur livre La Femme Fatale, comment «François Rebsamen […] a imaginé quelques mois plus tôt une offre d'adhésion au parti pour 20 euros». Les auteurs rappellent que «C'est l'une des aspirations du PS que d'élargir et de rajeunir sa base militante. Mais,ajoutent-elles, “Rebs” a vite perçu que la première bénéficiaire de l'opération serait Ségolène Royal. Depuis que le système fonctionne, 70 000 personnes ont pris une carte, venant s'ajouter aux 140 000 militants existants. La plupart des fédérations ont vu leurs effectifs augmenter au moins d'un tiers, parfois même purement et simplement doubler.


“Rebs” s'enorgueillit de connaître parfaitement les fédérations, clés de tous les scrutins internes. Il constate que, une à une, elles se tournent vers Royal. Des sondages, aussi discrets qu'empiriques, effectués dans chaque département, lui ont tracé le profil de ces adhérents d'un nouveau genre. La plupart d'entre eux ont voté “oui” ou référendum le 29 mai 2005, et en veulent à Laurent Fabius. Dans les grandes villes, beaucoup sont favorables à Dominique Strauss-Kahn mais considèrent qu'il formerait un ticket parfait avec Ségolène Royal – elle à l'Élysée, lui à Matignon. [… Pour eux] le meilleur candidat, c'est celui qui peut gagner. Et puisque Ségolène est au faîte des sondages…
»


Les sondages commandent. C’est-à-dire les entreprises qui font commerce des réponses aux questions qu’elles ont posées à des échantillons de la population. Ces réponses, traitées selon les apparences de la science, constituent un produit très exotique, sur le marché. Sa valeur d’usage n’a pratiquement aucun rapport avec sa valeur d’échange. Les prédictions qu’induisent les sondages sont régulièrement démenties par les faits, mais les journaux et télés continuent de les acheter…, croyant sans doute acquérir ainsi un moyen d’influence.


C’est peu dire que les sociétés commerciales qui œuvrent dans la «mesure» de l’opinion publique ont partie liée avec les puissances d’argent. Les sondages électoraux ne constituent pour elles qu’une vitrine. Le cœur de leur activité se trouve dans les études de marché par lesquelles elles convainquent les industriels que leurs futurs clients attendent telle ou telle marchandise, de telle ou telle couleur. Elles partagent l’honneur de fournir des concepts et de la brume aux fabricants de biens réels et de profits accumulables avec une industrie bien particulière, celle des médias. Un coup d’œil à la qualité particulière des propritétaires réels des titres de la presse et des télévisions privées convaincra le plus incrédule des progrès de la finance dans ces domaines, par exemple avec le rachat du Monde.


Dans ces médias, le calcul de l’influence est de plus en plus celui qui résulte du principe «une action, une voix». La valeur de l’information, sa pertinence, passent au deuxième plan. Ce qui compte, en définitive, c’est la décision du conseil d’administration, là où siègent les possesseurs du capital social.


Et c’est le couple formé par les industries du sondage et du média qui est appelé à désigner aux électeurs primaires l’homme ou la femme qu’ils sont censés aimer. Il s’est trouvé, dans un parti de tradition démocratique et républicaine, des dirigeants pour admettre cette logique de servitude volontaire.



Jean-Pierre Alliot


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