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Mardi 19 Février 2019

 Lettre n°42: Chronique de l'antirépublique


   La martingale de la générale



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 Lundi 25 Octobre 2010

 par Jean-Pierre Alliot

A tous les coups l’on gagne ! La Société Générale a été confirmée dans son droit de spéculer dans le casino du marché mondial. Son trader excessif condamné, elle peut perfectionner ses systèmes jusqu’à la prochaine crise. Le jugement rendu le 5 octobre désigne l’employé comme seul responsable d’une atteinte à l’«ordre économique mondial». Et le système perdure, qui mène les peuples à la ruine.

Le procès a été noyé sous les milliards réclamés à Jérôme Kerviel, mais les attendus du jugement méritent d’être connus. Avec l’appel qui a été introduit, bien des péripéties retiendront l’attention sur des questions finalement subsidiaires. Il reste que condamner un escroc n’est pas condamner le système, c’est au contraire lui permettre de survivre.

Et ce système, les soixante-treize pages du jugement en dévoilent quelques subtilités. Les juges ont par exemple relevé les déclarations d’une responsable de la banque : « Effectivement, ces opérations n’avaient pas de réalité économique mais un intérêt économique ». Ils considèrent qu’il convient de rapprocher cette réponse des propos tenus par la même personne dans la même audition, où elle a dit : « Il s’agissait pour moi d’opérations qui n’étaient pas de vraies opérations reconnues […], qui n’avaient pas d’existence juridique. Elles servaient juste à pallier une défaillance d’ELIOT du système Front ».

On apprend ainsi que le système informatique de la Société Générale, ELIOT, un des plus sophistiqués du monde, était défaillant. En un mot, il n’était pas… incorruptible. Les juges déduisent de ces déclarations « que ces opérations, selon les affirmations mensongères de Jérôme Kerviel, admises à tort par les services de contrôle, avaient pour finalité d’ajuster au plan comptable une réalité économique que le système Front office n’aurait pas été en mesure de traduire fidèlement ».

En outre, la même responsable a précisé au cours de l’information que Jérôme Kerviel avait indiqué que les instances de la Société Générale « savaient qu’il s’agissait d’opérations fictives ».

Au delà de l’escroquerie d’un homme qui a utilisé des lacunes d’un système, l’important est que le caractère fictif de certaines opérations est parfaitement admis par la banque et intégré dans ses procédures de spéculation. Or la réalité économique, c’est l’investissement des capitaux dans la production réelle de biens et de services. Et donc l’emploi. Pour la banque, il est parfaitement admis que ce n’est là qu’une composante, accessoire, de la finance. Un idéal à atteindre, peut-être, mais qui ne détermine pas l’activité quotidienne, tendue vers le profit maximum dans le minimum de temps.

C’est pourquoi, au passage, la nationalisation de cette banque ne devrait plus être regardée, désormais, comme un objectif abstrait, généreux et… général. La Société Générale, comme d’autres, en effet, met en danger « l’ordre économique », c’est-à-dire, la vie de millions de gens, du peuple, au nom de qui -faut-il le rappeler ?- la justice est rendue. Par ces opérations déconnectées de l’économie réelle, ce sont les investissements productifs qui sont empêchés et le chômage de masse entretenu. Ce qui compte, pour la banque, c’est le meilleur rendement à court terme pour ses actionnaires. Mais elle s’est pris les pieds dans le tapis.

Un tapis diablement tissé ! Au cours de l’audience, les juges ont relevé ce témoignage : « Sur la capacité des managers à identifier les opérations frauduleuses encore fallait-il qu’on les cherche ». Avec ces précisions: «Au quotidien , il est difficile de regarder deal à deal. Dans le book de M. Kerviel il y avait bien 500.000 opérations » […] « sur le périmètre de Jérôme Kerviel, on avait dénombré, sur l’année 2007, “100.000 transactions titres et 100.000 transactions futures , soit 800 transactions par jour » […] « L’ensemble des opérations est dans la base ELIOT. Si on sait ce que l’on recherche, on peut faire des requêtes. Sinon c’est impossible en 3 clics, si on ne sait pas ce qu’on cherche» […] « la hiérarchie n’utilise pas ELIOT. Il y a des traitements agrégés qui permettent de suivre l’activité » […] « On peut saisir une opération. Elle ne disparaît pas. Elle est tracée. Toute ligne ne disparaît pas. On peut tout retrouver, si on sait ce qu’on cherche ». Et visiblement, il n’était pas si urgent de chercher une escroquerie! En fait, la Société Gérérale était incapable, par construction, de contrôler les opérations qu’elle commandait à ses traders. Selon la règle du « Si ça passe, tant mieux », tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Aujourd’hui, l’angoisse banquière a pris fin. Le jugement rassure la Société Générale. Il élimine la cause du scandale, lui permet de continuer ses opérations déconnectées de la vie économique réelle et de perfectionner, jusqu’à la prochaine défaillance, l’incorruptible système Eliot.




Jean-Pierre Alliot


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