République !
Mercredi 22 Novembre 2017

 Lettre n°44: Chronique de l'antirépublique


   Quand les sondages nient le peuple



  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte  Imprimer cet article  Version .pdf 

 Lundi 03 Janvier 2011

 par Alain Garrigou




La République est-elle prisonnière de la dictature des sondages et de leurs relais d’argent qui coûtent des millions d’euros au contribuable ? C’est le citoyen lui-même qui en subit les conséquences, en ne pouvant plus être libre et souverain. Notre ami Alain Garrigou, écrivain, professeur de science politique, membre de l’Observatoire des sondages, critique depuis longtemps ces instruments et leur utilisation : son texte ci-dessous revient sur ces enjeux. Alain Garrigou est actuellement poursuivi pour « diffamation » par le conseiller ès sondages de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, M. Patrick Buisson.

On a tellement entendu vanter la « nature » démocratique des sondages, depuis George Gallup et son Pulse of Democracy, que l’on n’irait jamais imaginer qu’il puisse exister un soupçon sur l’affinité existant entre les sondages et la République. Se souvient-on encore de leur révélation française en décembre 1965 alors que le général de Gaulle, contraint à une campagne de second tour après avoir été mis en ballottage, comme l’avaient prévu les sondages, se présentait sur les petits écrans face au journaliste Michel Droit qui annonçait qu’il allait lui poser « les questions que les Français se posent ». En l’occurrence, l’interlocuteur était informé par un sondage commandé en toute hâte. Cela ne fut pas dit car le lien mystique du général et des Français en eut été un peu plus abîmé.


La République ne pourrait donc plus se passer des sondages et on en oublierait même qu’elle s’est imposée et a prospéré en France sans eux. Il n’est pas sûr qu’elle se porte aujourd’hui mieux et ne souffre pas de leur omniprésence obsédante. A en juger par l’usage addictif qu’en font certains dirigeants, on peut même s’inquiéter. Ne trahissent-ils pas ainsi, leur distance avec le peuple ? Et quelle idée peuvent-ils en avoir au prisme de pourcentages qui ne disent pas forcément ce que les commentateurs leur font dire. Le lien progressivement établi entre les sondages et la politique n’est pas univoquement favorable à la République. Il suffit d’évoquer deux contradictions.


Le plus récente paraît énorme tant on aurait cru avoir tourné la page. Confrontés aux refus croissants des citoyens de répondre à leurs sondages, et appâtés par la baisse des coûts, les sondeurs se lancent de plus en plus dans la fabrication de sondages en ligne. Mais comment convainquent-ils les internautes de remplir les questionnaires ? Par la promesse de gratifications diverses : bons d’achats, appareil photo numérique, etc. En somme, ils associent la loterie au sondage, incitant des sondés à calculer leur réponse pour gagner quelque chose. Passons sur tous les biais méthodologiques de cette pratique - ils sont soigneusement cachés puisque le commerce impose ses règles - pour retenir que l’opinion est donc rémunérée. Or, ces sondages en ligne se répètent d’autant plus souvent qu’ils sont meilleur marché et qu’ils participent ainsi à la sélection des candidats aux élections. Les questionnements introduisent des biais majeurs dans ces primaires organisées en dehors de tout contrôle des institutions et des partis mais pas de l’influence de cabinets plus ou moins occultes. Sans crier gare, nous voilà revenus à la lutte de la République contre la corruption quand elle s’efforça pendant plusieurs décennies d’éradiquer les achats de vote. Encore l’aberration peut-elle être corrigée si, conformément au rapport de la commission des lois du Sénat d’octobre 2010, le paiement des sondés est interdit par la loi.


Il est plus difficile de corriger l’effet de la répétition des sondages sur les intentions de vote, baromètres de popularité, de confiance ou autre création de sondeurs, qui transforment la politique en course de chevaux. A moins que ce ne soit en une sorte de sitcom construit sur des personnages aussi familiers que vides. Il faut alors rappeler que la République s’est construite en France contre une conception de la politique qui consistait à déléguer aveuglément à l’autorité de chefs, historiquement personnifiés par Napoléon III, Mac Mahon ou Boulanger, pour promouvoir une politique centrée sur les programmes et les contenus des politiques. Certes, le mandat impératif n’était qu’un idéal mais il traçait la voie d’une participation citoyenne informée et responsable. Il ne faut pas non plus oublier que les républicains essayaient de faire advenir les convictions politiques contre l’indifférence et la soumission aux puissants. En somme, leur expérience établissait suffisamment que l’opinion n’était pas naturelle mais procédait d’un travail d’éducation politique. Ce n’était donc pas seulement une question de mesure – compter les voix – mais aussi de qualité. Cette opinion informée et pensée n’est certainement pas celle que les sondages modèlent. A l’heure où l’existence de l’opinion apparaît si évidente et naturelle, elle peut s’exprimer n’importe quand sur n’importe quoi – les leaders politiques, le réchauffement de la planète et pourquoi pas l’héliocentrisme – dans des réponses à des questions fermées auxquelles il faut seulement trouver des sondés assez aimables pour répondre et pressés de le faire. Peut-on contrer ce retour en arrière ?



Alain Garrigou


  Autres articles


  Lettre n°61: Chronique de l'antirépublique
      Résurgence des anti-Lumières

    par Anne-Cécile Robert



Pourquoi diable parler des anti-Lumières en 2012 ? Ce courant de pensée, né au XVIIIe siècle, avait pour objectif de combattre la philosophie des Lumières alors en pleine expansion et sa version réalisée : la Révolution française. De tels débats peuvent sembler anachroniques aujourd’hui. Et pourtant...[Lire la suite]



  Lettre n°24: L'événement
      La télévision et nos libertés

    par Gilbert Legay


Le plus noir des crimes : celui d’obscurcir la conscience politique et d’égarer tout un peuple.

Emile Zola


Depuis plusieurs décennies, la France vit une histoire d’amour contrariée avec la télévision. Celle-ci s’est imposée comme le premier média d’information, mais...[Lire la suite]


  • © MWebmaster 2006-2017 - Le Groupe République !