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Mercredi 25 Avril 2018

 Lettre n°53: Un mot dans l'air du temps


   "Islamistes"



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 Jeudi 17 Novembre 2011

 par Anne-Cécile Robert



"Victoire des islamistes", titrent avec inquiétude les journaux, après l’élection de l’assemblée constituante en Tunisie fin octobre. Pour certains, tel Jean Daniel (Nouvelobs.com), il s’agit d’une défaite des « laïcs » qui pourrait porter un coup fatal au « printemps arabe ». Mais les éditorialistes semblent bien en peine d’expliquer la nature de cette nouvelle force parlementaire. Tel ce journaliste de TF1 présentant avec perplexité une élue du parti Ennahda qui ne porte pas le voile. Difficile à comprendre dans une logique globalisante.


Le mot « islamiste » est, en effet, fréquemment utilisé pour désigner sans distinction différents mouvements politiques dans le monde arabe. Il peut ainsi s’agir d’Ennahda en Tunisie, du Parti pour la justice et le développement (AKP) dont le gouvernement sunnite démocratiquement élu en Turquie frappe à la porte de l’Union européenne, des Frères musulmans (en Egypte, Jordanie et Syrie), du Front islamique du salut (FIS) en Algérie, du Hezbollah libanais, du Hamas palestinien, etc.


Cette situation s’explique en partie par l’histoire récente. Si, après les indépendances, l’islam n’a jamais disparu des références collectives, il ne jouait pas forcément un rôle politique de premier plan. Les gouvernements encourageaient par exemple la libération des femmes tout en inscrivant la religion dans la Constitution. Cependant, avec la guerre froide et les difficultés économiques grandissantes, les choses ont commencé à changer.


Les dictatures arabes, souvent soutenues par les pays occidentaux, ont créé un vide politique. Les mouvements laïcs ont été laminés, leurs dirigeants arrêtés. « L’essor des mouvements islamistes, rappellent Alain Gresh et Dominique Vidal, journalistes au Monde diplomatique1, est aussi lié au vide politique créé dans le monde arabe par la répression multiforme des années 1950-1960 : partis interdits, syndicats caporalisés, organisations populaires vidées de toute substance. ». Les Etats-Unis ont ainsi soutenu des groupes islamistes radicaux par peur de voir s’installer des régimes communistes au Proche-Orient ou au Maghreb. Ils ont par exemple organisé, avec l’appui du Royaume-Uni, le coup d’Etat qui a renversé le premier ministre iranien Mohammad Mossadegh en 1953, sur fond de lutte pour le contrôle de l’industrie pétrolière dont il avait décidé la nationalisation.


En outre, un certain échec du nationalisme arabe, notamment dans le domaine social, a décrédibilisé les élites issues des indépendances. Les injustices de l’ordre économique mondial y sont sans doute pour quelque chose mais également des erreurs d’analyses de la part des dirigeants locaux.


C’est ainsi que, pour de nombreuses personnes au Proche-Orient et au Maghreb, la religion est devenue le moyen de contestation, voire d’opposition. L’islam politique est né dans ce contexte. Au départ, il s’agit pour ses promoteurs de reconstituer l’ouma, la communauté des croyants. Puis, les responsables ont adopté des stratégies de pouvoir, revendiquant même un certain nationalisme.


Quand les sociétés se décomposent, la religion devient un recours, un refuge mais cela ne veut pas dire que c’est sa version la plus radicale qui va l’emporter même si les exemples de ce type d’extrémismes sont nombreux et préoccupants. Il est regrettable à cet égard que le succès d’Ennadah en Tunisie ait quelque peu fait oublié l’extraordinaire mobilisation des populations locales qui ont souvent fait la queue pendant des heures pour aller voter. C’est la première élection libre dans ce pays depuis des décennies et c’est déjà une victoire. Dans le monde arabe, les scrutins démocratiques sont inexistants. Un seul précédent pouvait jusque là être revendiqué : la Palestine. Ce serait donc un contresens de laisser croire, comme on le lit parfois, que les Arabes de seraient pas mûrs pour la démocratie…


D’autre part, la stigmatisation ne permet pas d’observer finement les mouvements islamistes. Selon le politologue Olivier Roy, leurs perspectives ne sont pas forcément radieuses. En effet, ils n’ont pas d’alternatives à proposer. Certains sont, tout en étant conservateurs sur le plan des mœurs, carrément libéraux en matière économique, comme Ennahda. Roy analyse déjà « l’échec de l’islam politique ».


L’enjeu est alors sans doute, comme le souligne Bernard Guetta (Libération, 26 octobre 2011), de reconstituer le mouvement laïc au Proche-Orient – la division de ses partisans en Tunisie a probablement facilité la tâche d’Ennahda - et de bien distinguer chaque situation pour ne pas procéder à des amalgames tétanisants. « Petite ou grosse, une moitié des Tunisiens a voté pour des partis laïcs, note Guetta, un Tunisien sur deux n’a pas voté islamiste et cette réalité majeure, cette si réjouissante confirmation du fait que ce pays et, derrière lui, l’ensemble du monde arabe sortent enfin de l’alternative fatale entre dictatures et barbus. »




Note :


 1 - Alain Gresh et Dominique Vidal, Les Cent clés du Proche-Orient, Pluriel, Paris, 2011(Retour au texte)


Anne-Cécile Robert


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