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 Lettre n°7: L'événement


   Quand en finira-t-on avec les sondages ?



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 Mardi 20 Mars 2007

 par Jean-Pierre Alliot


Des études d’opinion prétendument scientifiques continuent d’être propulsées par les médias dominants, malgré la longue suite de leurs échecs spectaculaires. Un vertige de chiffres charlatanesques, bien utile aux forces intéressées au maintien du système.


Un Comte de Saint-Germain à la cour de Louis XV. Un Raspoutine à la cour des Tsars. Des sondages dans la presse de la France d’aujourd’hui. L’aveuglement des classes dirigeantes se pare des attributs de la science. Aujourd’hui, ce sont les instituts de sondages qui ont remplacé les échopes des voyantes. Madame Irma a pris nom Madame IFOP.

Un livre récemment publié par Nicolas Jallot nous mène dans les laboratoires où se fabrique l’opinion telle qu’elle nous est assénée en bourrage de crâne. « Les gens qui savent utiliser les sondages en France se comptent sur les doigts des deux mains », y révèle Pierre Giacometti, directeur général de l’IPSOS. Selon lui, d’ailleurs, «six mois avant les élections, [les sondages] ne veulent absolument rien dire, mais nous devons répondre à la demande de nos clients et il y a une logique médiatique terrible et une volonté non avouée de faire du spectacle ». Voire… En France particulièrement, les journaux se croient investis du devoir de faire l’opinion, de lui dire ce que sont les bons choix. Avec les résultats brillants qu’on a vus pour le référendum du 29 mai 2005. Sondages et médias dominants, sont animés du même mouvement, dominés par le même aveuglement intéressé.

Cependant, se disent les naïfs, volontaires ou trompés, ces sondages si savants, avec leurs chiffres, leurs échantillons représentatifs, leurs méthodes statistiques sophistiquées, même s’ils se trompent plus souvent que la météo, doivent bien bénéficier d’une assise scientifique démontrée.

Là encore, le livre de Nicolas Jallot fait sombrer les illusions, bien que l’auteur accorde aux sondages une certaine valeur scientifique. Il relate un épisode où se situe l’origine des sucès de l’industrie sondagière en France. Nous sommes en 1965. Avant le premier tour de la première élection du président au suffrage universel, l’IFOP met au point un sondage explosif. De Gaulle serait en ballotage ! Pierre Lazareff, le directeur de France-Soir, qui a publié les chiffres, reçoit un appel de Roger Frey, le ministre de l’Intérieur : «Cher ami, vous allez vous couvrir de ridicule. Nous, ministère de l’Intérieur, avons effectué un sondage auprès de six mille personnes, et je peux vous dire que nous trouvons 54 % pour le général. Donc, de Gaulle sera élu dès le premier tour ». Finalement, le ballotage qui met de Gaulle en échec donne raison à l’IFOP.

Le « coup » s’accompagne d’une manipulation que nous révèle Nicolas Jallot. Il rapporte les propos que lui a confié Michel Brulé, cofondateur de l’institut BVA : «Quelque temps après, au début de l’année 1966, on m’a demandé d’aller faire une conférence devant des jeunes préfets et sous-préfets sur la méthode des sondages. À la fin de la conférence, un auditeur me demande : “ C’est bien beau mais si, avec la même méthode, les uns trouvent 43 % et les autres 54 %, ça laisse beaucoup de flou. ” Et le représentant des renseignements généraux qui assistait à la conférence est intervenu en disant : “ Mais nous, nous n’avions pas 54 % mais 46 % . ” J’ai alors demandé : “ Mais alors, pourquoi avez-vous annoncé 54 % ? ” Il nous a répondu : “ Le ministre a pensé que, puisque de Gaulle était en difficulté, il était de son devoir de voler au secours du général. ” Ce qui en disait long à la fois sur une certaine conception de l’information et surtout sur la croyance à la manipulation des sondages. »

Ce commentaire, de Michel Brulé, n’étonnera pas, de la part d’un professionnel du sondage. Mais il ignore la vraie portée de l’anecdote. Les policiers des renseignements généraux, avec leurs méthodes archaïques et leur bon sens étroit, étaient arrivés à un résultat proche de celui des spécialistes les plus pointus de la science statistique appuyés par ces machines quasi magiques qu’étaient alors les gros ordinateurs, les calculateurs, disait-on encore. Le flair, d’ailleurs, est revendiqué par les sondeurs qui avouent naïvement que leurs calculs les plus sophistiqués sont retouchés, redressés, selon des méthodes secrètes, ce qui est à l’opposé même de toute démarche scientifique.

Et c’est pourtant ces instituts et leurs alliés des médias dominants qui, en 2006, ont fait reine Madame Royal contre Laurent Fabius et qui ont propulsé Sarkozy vers les sommets, avant tout début de débat. Aujourd’hui, un nouvel arrivant dans les chiffres sacrés transforme l’élection en tiercé. Tous les autres candidats sont réduits, parfois à leurs corps défendant, à l’état de faire-valoir ou de candidats de témoignage, alors que personne ne peut dire quels sont leurs programmes politiques. Ils ne sont pas retenus par l’industie médiatico-sondagière, donc ils n’ont pas la parole, donc il n’apparaissent pas parmi les favoris des sondés. CQFD, ce qu'il fallait démontrer. Nombre de ces « petits candicats », d’ailleurs, se prêtent à ce jeu en se disposant par avance à rejoindre un des favoris. Ces petits calculs électoralistes sont bien à l’image de l’époque, comme ces sondages qui prétendent quantifier la volonté du peuple et lui faire croire que le débat démocratique est inutile, nuisible même, puisqu’il contredit des vérités scientifiquement démontrées.


Jean-Pierre Alliot


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