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 Lettre n°27: Un mot dans l'air du temps


   Elite



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 Samedi 21 Mars 2009

 par Jérémy Mercier


Le mot élite a une connotation qui, depuis le tournant libéral de la fin des années 1970, semble légitimer la mise à l’écart du peuple sur les choix politiques. Ainsi, certaines personnes, vite bouffies d’autosatisfaction, n’hésitent pas à s’autoproclamer tel, « nous sommes l’élite ». Elles signifient par là la distance de leur situation d’avec les autres, et leur position supérieure, leur rang et leur suprématie qui les rendent, tels des papes, intouchables. Ces maîtres de spectacles, ou comme les nommait Emile Chartier, ces marchands de sommeil, s’opposent entièrement au mérite républicain et à son élitisme.

Cette élite, en effet, est souvent peu cultivée, tel Alain Minc, et elle méprise les institutions qui favoriseraient, par l’Ecole, la participation du peuple aux délibérations publiques. Si elle est souvent issue des grandes écoles, telle Valérie Pécresse, ou Jacques Attali, elle n’en reste pas moins opposée à leur accès par les classes les plus démunies. L’élite d’aujourd’hui n’aime pas l’expression de la vérité, et les principes d’égalité ou de souveraineté du peuple. Pour elle, le peuple c’est toujours les autres. Elle a, à n’en pas douter, quelque chose de Versaillais en écrivant, par exemple : « Au-delà des spécificités propres à chaque nation et à chaque tradition, le néopopulisme s’apprécie à travers un critère unique : l’anti-élitisme. »[Minc, 2005, p.11]. Autant dire que, pour elle, les hommes simples, chaleureux et lucides, qui critiqueraient par exemple les réformes du gouvernement, ou le traitement médiatique des manifestations, autant que la concentration des pouvoirs ou le vote bafoué du 29 mai 2005, seraient populistes, c’est-à-dire violents, haineux, « beaufs ».

L’élite peut alors se congratuler de formules creuses, de pouvoir établi dans les grands médias, et d’un conservatisme décomplexé, où la pretintaille et le clinquant font des citoyens un tas qu’il convient de gérer à l’esbroufe. Sa monotonie ennuyeuse est néanmoins fort virulente : « L’Europe se fait », « face au chômage, l’Etat ne peut pas tout », « la vie est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? », « l’OTAN ne nous fait pas peur ». D’un côté, comme le rappelle Louis Dalmas, la pensée est asphyxiée et les maîtres du jeu, cette élite, s’institue en devenant de pitoyables censeurs du talent, du courage et de la probité populaire [2000]. Leur ambition et leur platitude font sens, autour d’un panurgisme de principe, téléguidé par une servilité sans faille à l’impérialisme américain, au libre-échange. D’un autre, comme le souligne Benn Michaels, elle se caractérise par son alliance intangible avec les grandes entreprises qui, comme Lehman Brothers, ou JPMorgan, étaient en leur temps propriétaires d’esclaves et justifiaient par les mêmes discours (« le travail engendre le travail », etc.) l’absence de remise en cause sur son statut [2009].

Aujourd’hui, cette élite parle de diversité. Pour Benn Michaels, le critère ethnique s’ajoute alors au parti pris économique, en donnant « la vision d’une société divisée en races plutôt qu’en classes » [p. 24]. En France, la « gauche parisienne » se retrouve dans un tel discours qui, avec Louis Schweitzer, président d’honneur du Medef international, mais président de la HALDE, exalte la question ethnico-culturelle, la discrimination positive et la diversité, pour rendre d’autant plus indifférent à la question sociale et remplacer les manifestations syndicales et ouvrières par des spots publicitaires où des pom-pom girls vantant le multiculturalisme dans la société et l’entreprise résoudraient les problèmes. Ainsi, lors d’un entretien radio, Schweitzer pouvait dire : « la proportion des entreprises qui agissent effectivement contre les discriminations augmente » (Le Grand journal, 9 décembre 2008). Il n’empêche que l’élite à sa tête ne cesse, quant à elle, de s’enrichir et de créer des inégalités. En ce sens, Benn Michaels peut écrire : « ce qui ne va pas avec les institutions d’élite, c’est leur manière de faire ressentir leur pauvreté aux pauvres » [p. 92]. La pratique condescendante de l’élite actuelle consiste, en effet, en un mépris constant des conditions de travail, et en une liquidation de la question politique, des libertés et services publics, par la question d’origine ethnique, ou sexuelle. L’élite est donc un terme à la mode, empreint d’une violence économique qui s’oppose à la fraternité et à l’élitisme républicain, fondé sur le talent et la vertu.

Dans Les lieux de Mémoire, de Nora, Madeleine Rebérioux écrivait, dans un article sur le Mur des Fédérés, p.645, « La République, en France, ce n’est pas qu’un régime…c’est aussi l’amour de la Révolution ». L’élite n’aime, quant à elle, ni le régime républicain, ni la Révolution.




Jérémy Mercier


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