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 Lettre n°61: L'événement


   L’Italie entre démocratie et technocratie



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 Jeudi 05 Juillet 2012

 par Samuël Tomei

En 1991, politologues et commentateurs italiens comparaient leur pays à la France de 1957. Ce qu’on n’appelait pas encore la Première République était à bout de souffle. Un bouleversement institutionnel paraissait sinon inéluctable en tout cas nécessaire – salutaire. Tout Rome se répétait la si fameuse formule gramscienne selon laquelle « la crise consiste (…) dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître » (Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, Paris, La fabrique, 2011, p. 38.). Ne manquaient, selon les mêmes observateurs, que deux facteurs à même de faire accoucher l’Italie d’une Seconde République : l’équivalent de la guerre d’Algérie, à savoir une tourmente qui emporte le système, et l’apparition d’un de Gaulle doté d’une personnalité assez puissante pour imposer un nouveau système institutionnel.

Depuis, plus que jamais, la vie politique italienne semble irrémédiablement osciller entre, d’une part, la seconde partie de la formule gramscienne selon laquelle, pendant l’interrègne entre l’ancien monde et celui à venir « on observe les phénomènes morbides les plus variés » (ainsi la Ligue du Nord et le berlusconisme, demain peut-être le mouvement des 5 Etoiles…) et la maxime du Guépard selon laquelle il faut que tout change pour que rien ne change (avec l’avènement de gouvernements « techniques »).

Tangentopoli et l’effondrement apparent de la Première République

Curieux spectacle, au tout début des années 1990, que celui d’un chef de l’Etat, Francesco Cossiga, s’attaquant lui-même au système dont il était censé être le garant, insultant tel ministre, considérant le parti dont il était issu, la Démocratie chrétienne, comme le dernier PCUS de l’Europe, autant de coups qui, s’ils semblaient incongrus au point de relever d’une précoce démence, avaient en fait valeur de symptômes et de signes avant-coureurs.

L’opération « Mains propres » (Tangentopoli ou Mani pulite) menée par un pool de juges du parquet de Milan emporta les principaux dirigeants politiques en même temps que leurs partis – Démocratie chrétienne, Parti socialiste… - avec une rapidité déconcertante. Le système des partis dont la corruption déchaîna l’ire populaire s’effondra bel et bien mais la tornade ne provoqua en rien une révolution copernicienne des institutions au terme de laquelle, comme en France en 1958, le centre de gravité du pouvoir serait passé des chambres vers l’exécutif.

Face à la corruption, la défiance du peuple avait atteint un tel degré que le président Scalfaro, élu en 1992 par les chambres pour sa probité, chargea en 1993 Carlo Azeglio Ciampi, figure morale impeccable et ancien gouverneur de la Banque d’Italie, lequel n’avait jamais exercé de mandat parlementaire, de former un cabinet technique – une première en Italie depuis la fin de la seconde guerre mondiale. C’est ainsi une solution d’ordre technocratique qu’on tenta d’apporter à une crise morale et politique – la nouveauté pour qu’en fait rien ne change : lutte contre l’inflation, fin de l’indexation des salaires et privatisations de nombreuses entreprises publiques n’ont pas apaisé les aspirations populaires qui, exaspérées, donnèrent aux élections de 1994 la victoire à un nouveau parti, Forza Italia, tout juste créé par Silvio Berlusconi, à la Ligue du Nord d’Umberto Bossi et à Alliance nationale de Gianfranco Fini, alors en rupture avec le fascisme de ses origines. Le gouvernement tomba au bout de six mois du fait de la défection de la Ligue du Nord et c’est à nouveau un gouvernement technique qui fut formé sous la présidence de Lamberto Dini, ancien bras droit du gouverneur de la Banque d’Italie.

Le « phénomène morbide » du Berlusconisme et de la Ligue.

Au total, en vingt ans, l’Italie n’aura pas vécu de révolution institutionnelle et elle se sera donnée Silvio Berlusconi en guise d’homme providentiel, homo novus issu du monde des affaires et magnat des médias. Avec plus de neuf années au total, il détient le record de longévité à la tête du gouvernement depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Son alliance avec l’indépendantiste nordiste Umberto Bossi et le post-fasciste Fini forma de ces « phénomènes morbides » qui fascina le monde par son étrangeté, et inquiète encore certains analystes qui considèrent – à juste titre – l’Italie comme un laboratoire politique de l’Europe : l’avenir est-il donc sur le Vieux Continent à la désagrégation nationale sur fond d’amnésie médiatico-festive ? Avec Berlusconi on eut un mélange d’autocratisme, de vulgarité, de démagogie, d’anticommunisme viscéral, de manipulation des médias sans précédent en régime démocratique et d’utilisation quasi-assumée du pouvoir au service de ses propres intérêts. Chez Umberto Bossi dominèrent l’obsession de séparer un Nord réputé industrieux d’un Sud supposé aussi profiteur que paresseux, ainsi qu’une xénophobie exacerbée et une islamophobie affirmée. Quant à Gianfranco Fini, il acheva le processus de normalisation du parti néo-fasciste (Mouvement Social Italien) entamée en 1995 pour en faire une formation européenne et libérale (Alliance Nationale, qui fusionna avec Forza Italia de Berlusconi au sein du Pôle des Libertés avant de s’en séparer pour former un nouveau parti, Futur et Liberté pour l’Italie, proche aujourd’hui de l’Union du Centre, mouvement démocrate-chrétien).

Chacun semblait avoir son rôle : le volontarisme revendiqué de Berlusconi devait remédier à l’impuissance chronique de la classe politique ; Bossi offrait un exutoire au pulsions centrifuges et antiétatiques des Italiens ; quant au troisième, son sérieux paraissait compenser les excentricités des deux premiers.

Ce trio mena une politique libérale s’inscrivant dans le cadre des normes définies par Bruxelles, même si Berlusconi et Bossi teintaient leur discours d’Euroscepticisme. Les gouvernements intermédiaires de 1995 à 2001 (Dini, Prodi, D’Alema, Amato) et de 2006 à 2008 (Prodi), ne menèrent pas une politique économique fondamentalement différente de celle de la majorité de droite et, par ailleurs, poursuivirent la fédéralisation d’institutions déjà très décentralisées.

L’avènement d’une techno-oligarchie en attendant… les Tartares ?


Silvio Berlusconi, miné par les affaires, abandonné par ses alliés, a finalement dû quitter le pouvoir fin 2011. Alors que la gravité de la situation économique, budgétaire et morale aurait pu – dû – conduire à des élections anticipées, le Président de la République a fait appel à Mario Monti, ancien professeur d’économie à l’université de Milan, ancien commissaire européen (chargé du marché intérieur puis de la concurrence) et ancien de chez Goldman Sachs, pour former un gouvernement de techniciens n’ayant jamais exercé de mandat parlementaire. Un peu à la manière de Carlo Azeglio Ciampi en 1993, de Lamberto Dini en 1995, mais cette fois de façon plus marquée, on a confié le pouvoir à une techno-oligarchie au mépris du fonctionnement habituel des institutions, comme si les élus du peuples n’étaient pas aptes à diriger le pays en situation de crise. Au reste, ce changement radical n’a pas entraîné une autre politique économique, mais bien une accentuation de la soumission aux normes bruxelloises… Ne déclarait-il pas encore, dans un entretien au Monde daté du 23 juin, vouloir « renforcer à moyen terme l’intégration de manière que tous les Européens sachent où ils vont et que les marchés puissent se convaincre de notre volonté – qui sera encore renforcée – de donner à la monnaie unique un caractère indissoluble et irrévocable » ?

En attendant, les piliers de la Seconde République se fissurent. Silvio Berlusconi vieillit, Gianfranco Fini n’est pas parvenu à émerger, quant à Umberto Bossi, qui a fondé sa carrière sur la dénonciation du népotisme et de la corruption, il a dû quitter la vie politique en mai 2012, rattrapé par des affaires de népotisme et de corruption (Richard Heuzé, « Le retrait de Bossi marque la fin d’une époque », Le Figaro, 6 avril 2012)… La gauche, pour sa part, ne paraît pas offrir une solution de remplacement à la mesure des attentes du peuple. Cela étant, l’ancien n’est pas tout à fait mort : Silvio Berlusconi donne encore de la voix et son parti reste puissant, tout comme la Ligue du Nord, mouvement solidement structuré que le politologue Ilvo Diamanti suggérait, avant les élections locales du printemps dernier, de « ne pas enterrer trop vite » (Philippe Ridet, « Italie, la Ligue du Nord, morte ou vive ? », Le Monde, 29-30 avril 2012.). Le conseil reste valable après l’échec électoral cuisant subi par les partis devenus, à leur tour, traditionnels – gauche de gouvernement comprise –, puisque seuls 7 millions d’Italiens étaient appelés à voter.

Le succès inattendu du mouvement « 5 Etoiles » (Cinque Stelle) lancé en 2009 par un comique et bloggeur au verbe cru, Beppe Grillo, peut s’expliquer par la conjugaison de la défiance croissante des Italiens vis-à-vis de leur système politique – on a noté une abstention record aux élections de mai 2012 dans un pays où la participation est d’ordinaire très élevée –, de l’hostilité à la cure d’austérité imposée par le gouvernement Monti et, parallèlement, d’un euroscepticisme croissant (Tonia Mastrobuoni, « L’euroscepticisme gagne des voix en Italie », Le Monde, 31 mai 2012 (article initialement paru dans La Stampa et traduit par Florence Boulin) – d’autant plus remarquable que l’Italie a toujours compensé la faiblesse de son sentiment national par une europhilie marquée. Beppe Grillo, dans son acerbe rejet des partis, des institutions, du gouvernement, remporte un vif succès populaire à chacun de ses déplacements dans la péninsule. Il est trop tôt pour savoir si ce qualunquismo (poujadisme à l’italienne) a de l’avenir. Il n’en constitue pas moins l’un des signes que le système arrive en bout de course.

On évoque une Troisième République alors que l’observateur extérieur se souvient des propos liminaires des Souvenirs de Giulio Andreotti qui déjà en 1995 estimait que plutôt que de parler de Seconde République, il était plus correct d’évoquer « la République à naître » (« nascitura Repubblica ») (Giulio Andreotti, De Prima Re Publica, Roma, Rizzoli, 1995, p. 18.) – n’en sommes-nous pas encore là, à la fin d’une Première République bis plutôt qu’à l’aube d’une troisième ? Car pendant vingt ans ont succédé aux « monstres » bouillonnants, des technocrates sans légitimité démocratique, la gauche donnant l’impression de jouer un morne interlude quand elle était appelée aux affaires. Rien de nouveau sous le soleil, donc, avec l’arrivée de Mario Monti. En attendant un nouveau « monstre » ou bien un nouveau monotone interlude…

Le retour du peuple ?

Dans un entretien reproduit par La Repubblica le 9 juin dernier, le président Napolitano regrette que « (…) la façon actuelle de faire de la politique (ne soit) plus guidée par la force des idéaux, les principes moraux et la dimension culturelle. » Et, tout en admettant que « la politique s’essouffle dans toute l’Europe », il constate en particulier en Italie « un appauvrissement culturel et moral de la politique. Il existe naturellement de nombreuses différences - poursuit-il - : tous les partis ne sont pas à mettre sur le même plan, mais l’atmosphère générale est que la politique est par trop devenue compétition pour le pouvoir, expédition des affaires courantes, défense d’intérêts personnels – un climat propice à la corruption. »

La réforme institutionnelle, récuremment invoquée, fait figure de panacée. Silvio Berlusconi a relancé il y a peu le vieux débat sur un renforcement de l’exécutif et pris pour modèle le semi-présidentialisme à la française, paré outre-Alpes de toutes les vertus d’efficacité qui font défaut au parlementarisme italien. Les commentateurs ont décelé une manœuvre de la part du Cavaliere qui se verrait bien succéder à Giorgio Napolitano en 2013 mais, lui, par la grâce du suffrage universel. Les analyses de fond omettent quant à elles, d’une manière générale, qu’en France le ravalement au second rang du Parlement depuis 1958 et l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel depuis 1962 ne permettent pas une meilleure prise en compte de la volonté populaire, comme l’a montré le contournement par les parlementaires, droite et gauche confondues, de la victoire du « non » au référendum du 29 mai 2005.

Au-delà de la question institutionnelle, le 150e anniversaire de l’unité italienne, en 2011, a été l’occasion de larges réflexion existentielles, l’Italie donnant l’impression plus que tout autre pays d’être en permanence en transition, ce qu’exprime bien le titre de la revue de géopolitique Limes de février 2011 : « L’Italia dopo l’Italia » (« L’Italie après l’Italie »). Ilvo Diamanti y expose le paradoxe entre un sentiment marqué d’appartenance à la nation italienne en période de crise politique et économique et la puissance des forces centrifuges. Il montre que le localisme ne s’oppose pas à un sentiment d’appartenance nationale reprenant selon lui quelque vigueur ces derniers temps (Ilvo Diamanti, « Federalismo all’Italiana : una rivoluzione a parole », dans Limes, 2-2011, « L’Italia dopo l’Italia », p. 225-232.). Deux fiertés se combinent, celle d’appartenir à sa petite patrie et celle d’être Italien avec un attachement certain aux symboles de l’unité : le Risorgimento et ses héros, le drapeau, l’hymne de Mameli, la Résistance au fascisme, la Constitution… Le Président de la République joue plus que jamais le rôle de garant de l’unité nationale. Mais ce « plus que jamais » est un autre signe, pourra-t-on avancer, que le peuple italien est en proie à la déception et aux désillusions puisqu’il se raccroche à ce qui semble constituer le dernier symbole fort du pays.

On peut douter de l’intensité et de la durabilité de ce regain de patriotisme à l’échelon national. La montée de l’euroscepticisme qui en est le pendant, à supposer là encore qu’elle corresponde à une réalité, devrait favoriser une prise de conscience de la part des élites : tout transfert supplémentaire de souveraineté vers des instances européennes politiquement irresponsables et toutes au service d’un même dogme, ne ferait qu’aggraver les frustrations populaires risquant de se traduire par une progression de l’abstention et par le choix de « phénomènes morbides » cette fois vraiment mortifères. Il y a plus de vingt ans déjà, Marcel Gauchet rappelait que « la suprême fonction politique est de donner à la collectivité le sentiment d’une prise sur son destin » ; le philosophe de rappeler ce qui pourtant devrait relever de l’évidence : « On ne fait pas le salut des peuples à leur insu, voire malgré eux » (Marcel Gauchet, « Les mauvaises surprises d’une oubliée : la lutte des classes », Le Débat, n° 60, mai-août 1990, reproduit in La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2002, p. 226.).


Samuël Tomei


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